«
Le réalisme que j'ai en tête et que je veux faire, c'est
celui qui se passe dans la tête du spectateur » « Mais n’est-ce pas assez d’y
trouver son plaisir ? » Le style c'est l'homme ? Qu'en est-il lorsqu'un cinéaste n'a pas trouvé son style et le regrette amèrement (Nicholas Ray), ou qu'il le modifie au gré de l'histoire, de ses sujets ou des tâches qu'il assigne au cinématographe (Renoir, Rossellini,…) ? De Rainer Werner Fassbinder, dont le talent est à l'évidence protéiforme, on a pu tout dire, lui attribuer, sinon tous les styles, toutes les catégories esthétiques, du moins beaucoup, tour à tour baroque, classique, moderne, expressionniste, allégorique, etc. Il appartient à ce type de cinéastes qui adaptent la plasticité de leur art à la spécificité de leurs discours. D'où cette impression d'une œuvre hétéroclite, inconstante, imprévisible, non seulement de film en film, mais quelquefois d'une séquence à l'autre. Il pousse l'inventivité de son cinéma jusqu'au paradoxe. L'ajustement de ses modes de narration le conduit au concept inattendu de « film jetable » (1). De Pourquoi Monsieur R. est-il atteint de folie meurtrière ? (Warum laüft Herr R. Amok ?, 1969), morne succession de plans-séquences dont certains cultivent l'ennui à force de ne nous montrer que le plus fastidieux des quotidiens, nous ne comprenons le principe narratif que peu de temps avant la fin (2). Tout s'éclaire en effet, mais nous étions sur le point de tout arrêter. Il est cependant inutile de s'attarder au-delà de la fin ; en une seule vision s'épuise la raison d'être du film. Raison filmique qui demeurerait fort contestable (distiller l'ennui et la médiocrité pour les rendre plus manifestes encore) si la narration ne permettait l'effet de surprise du seul événement (au sens purement spectaculaire du mot, cela va de soi) que contient le récit. Remarquons-le une première fois, ce sont les tout derniers temps de la narration qui lui donnent son sens. De manière plus globale, nous ne saurions nier les tendances esthétisantes de l'auteur et nous serions tentés d'en faire un « maniériste » (mais ce mot ne doit-il pas être utilisé avec prudence ?) tant il use parfois d'artifices dont la stricte nécessité et la pertinence s'apparentent davantage à un souci de distinction (esthétique) qu'au besoin du sens. Les liaisons entre les séquences du Secret de Veronika Voss (Die Sehnsucht der Veronika Voss, 1981) par ouvertures/fermetures à l'iris ou volets sophistiqués (3), les jeux chromatiques du bleu, du vert et du rose-rouge dans Lola, une femme allemande (Lola, 1981), aussi intéressants qu'ils soient, jouxtent des innovations plus pertinentes, telles que l'opposition du noir et du blanc, la construction par tableaux de Effi Briest (Fontane Effi Briest, 1974) ou d’autres films, les choix minimalistes de Tous les autres s'appellent Ali (Angst essen Seele auf, 1973) et du Marchand des quatre saisons (Der Händler der vier Jahreszeiten, 1971), la profonde dimension opératique de Berlin Alexanderplatz (1980), etc. Le tout forme un ensemble qui paraîtra éclaté à tous les amateurs d'une stricte répétition des manières et des formes filmiques, répétition dont Yasujiro Ozu offre l'un des plus beaux exemples. Sylvestre Meininger fait de « l'unité thématique et stylistique » l'un des critères permettant de « déterminer si un réalisateur peut être désigné comme un "auteur" » (4). À l'aune de cette proposition certains grands du cinématographe ne seraient que des tâcherons. Fassbinder, pourtant, n'appartient que faussement à cette catégorie des cinéastes définitivement inclassables. Par-delà tous les essais qui furent les siens, il est au moins deux traits récurrents, l'un thématique, l'autre stylistique, qui permettent de donner, sinon une unité, du moins une constance à son œuvre : une problématique du mode d'achèvement des récits, d'une part ; une forme d'organisation de l'espace, de l'autre. * Fassbinder compose fréquemment ses cadres sur le principe d'une focalisation par effet d'étagement dans la profondeur de champ (5). Dans certains cas, l'essentiel de l'action se passe dans le lointain ; dans d'autres, et comme par un effet d'inversion, l'action, en bordure de l'écran, renvoie à des éléments scéniques présents dans le fond de l'espace et quelquefois relayés par des jeux de miroir. Dans tous les cas se construit un foyer de captation du regard le long d'une ligne virtuelle dont l'une des pointes peut être occupée par le spectateur. Le premier plan est souvent accaparé par un « objet neutre ». Neutre, dans la mesure où ce dernier ne sert nullement l'action dramatique pas plus qu'il ne contribue à la définition des personnages ou ne répond à quelque nécessité sur le plan symbolique. Souvent, même, on ne saurait lui attribuer une valeur plastique, à moins de le classer dans la catégorie du kitsch. Conséquence, les personnages sont relégués à l'arrière-plan et le centre d'intérêt de la scène repoussé dans la profondeur de champ, perturbant l'appréhension visuelle du spectateur. Arbres, plantes vertes, amorces de meubles, cloisons, vitrages, fractions de paysages, etc., s'interposent entre le regard du spectateur et ce qui lui est pourtant désigné comme objet de vision. Dans Le Secret de Veronika Voss, l'instrument principal de cette mise à distance, récurrent au point d'atteindre une systématicité certaine, demeure l'agencement intérieur du plan. L'appartement du docteur Katz (Annemarie Düringer) recompose un lieu scénique à l'intérieur de l'espace délimité par le cadre au moyen d'un jeu de portes-fenêtres et de cloisons vitrées. La saturation de l'éclairage, réservée à cet univers, crée un effet de blancheur diaphane et renforce le procédé. Action et personnages en sont comme dérobés à la (bonne) vision des spectateurs. Réserve de l'information, intimité voire hermétisme de l'appartement, culte du mystère, entrent en relation « d'opposition complémentaire » avec une intensité lumineuse qui gomme les détails au lieu de les mettre en valeur. Toutes sortes de dispositifs permettent de repousser les protagonistes dans le fond du décor. Dans Le Mariage de Maria Braun (Die Ehe der Maria Braun, 1978), le bureau de l'héroïne, unité de lieu s'il en est, se divise en deux parties nettement distinctes. Un mur intérieur assure la fragmentation de l'espace. Une « fenêtre », creusée en son milieu mais en partie obturée par un grillage et une plante verte, génère une scénographie telle que Maria Braun (Hanna Schygulla), pourtant au cœur de la situation, se trouve maintenue en arrière-plan et sa secrétaire (Lilo Pempeit) en avant. Cette dernière bénéficie d'un gros plan et de plans rapprochés, tandis que Maria, filmée de façon similaire, restera en arrière-plan, sa machine à écrire formant la bordure, floue, de l'image. Significativement, elle est saisie en diagonale alors que dans un plan précédent elle s'imposait dans une ligne de fuite qui supposait un raccord dans l'axe. Dans Effi Briest, Effi n'est jamais aussi présente à l'image que lorsqu'elle est étendue sur son lit de mort… Ce dispositif de rejet en arrière-plan de l'objet principal de la scène a donc pour effet évident la mise à distance du personnage. Le spectateur le regarde avec une attention soutenue, mais de loin. On ne peut toujours se référer au décentrement si typique d'un certain cinéma baroque, celui que pratique Max Ophuls dans Lettre d'une inconnue (Letter from an Unknown Woman, 1948) par exemple. Chez le maître de Sarrebruck, la composition par relégation dans la profondeur de champ provoque un effet de concurrence. Si le centre de l'action est repoussé dans le lointain, et de ce fait apparaît comme masqué, le premier plan n'en retient pas moins l'attention du spectateur, ballotté entre deux sollicitations entre lesquelles il lui est difficile de choisir. La perturbation du regard, chez Fassbinder, n'engendre pas un tel effet. Au contraire. Le filmage des dialogues est ici caractéristique. Au principe du croisement des regards dans le plan (montage en champ-contrechamp, les deux protagonistes regardant dans deux directions opposées du cadre), quasiment imposé comme norme par le cinéma américain (6), il substitue fréquemment un dispositif ternaire tel qu'un troisième partenaire vient prolonger la ligne des regards et focalise l'attention. Dans Martha (1973), lorsque Salomon (Karlheinz Böhm) aborde pour la première fois la jeune femme, la mère de celle-ci apparaît dans la profondeur de champ. Sa présence, pour le moins inattendue, force le spectateur à s'interroger. Évidence encore, lorsque Maria Braun et son amant noir (George Byrd) s'apprêtent à faire l'amour, le mari (Klaus Löwitsch) est là, immobile dans l'entrebâillement de la porte. L'effet de surprise mais aussi d'étrangeté est total, accentué par la fixité du personnage. Le procédé se répète de film en film. Les figurants, certains protagonistes, soudain ne bougent plus, comme statufiés. Leur simple présence dans le plan contrevient aux règles de la vraisemblance. Ils obéissent visiblement à une consigne qui ne peut venir que de la réalisation. À cette fixité s'ajoute une durée inhabituelle. Fassbinder demande littéralement à ses comédiens de prendre la pose, assimilant la fin d'un plan ou une partie de celui-ci à un tableau ou encore à la vignette d'un roman-photo (7). La diégèse n'en réfléchit nullement la bizarrerie, encore moins le malaise. La gêne est entièrement du côté de la salle. Cette mise à distance n'est pas toujours d'ordre spatial. Elle
est aussi, et plus étrangement, liée à la direction
d'acteurs, aux jeux corporels et de physionomie qui en découlent.
Le mode de filmage les met en exergue de façon inhabituelle. Dans
Martha, lorsque l'héroïne accède aux
désirs de son mari (la lecture de l'ouvrage technique qu'il lui
a commandé de faire), le couple est assis dos-à-dos,
la caméra étant perpendiculaire au plan de l'écran.
De sorte que Martha dérobe entièrement son époux
(Helmut) à la vue du spectateur. En se penchant vers le côté
gauche de l’image, Helmut apparaît progressivement à
l'écran tandis que la caméra prolonge son dévoilement
par un travelling circulaire. La lenteur de ce dernier, en correspondance
avec le mouvement de l'homme, laisse au spectateur tout le temps de l'observation…
comme de la réflexion. Est-il besoin de dire que nous sommes en
pleine polysémie, mais une polysémie centripète contrairement
à la polysémie centrifuge que supposent nombre de locuteurs.
Le terme de polysémie, trop souvent, renvoie à un foisonnement
du sens qui ouvre la porte à toutes les fantaisies. Il n’en
est rien ici. Tout converge vers une synthèse. La composition perpendiculaire
à la fenêtre de l'écran permet de saisir toute la
complexité de la relation conjugale dans l'unité d'un seul
point de vue. Une nouvelle fois, elle privilégie le personnage
le plus éloigné dans le cadre. Elle fixe le spectateur à
un point, non de fuite, mais de centre définitif. Les dispositifs
scéniques de Fassbinder sont des dispositifs de fascination du
regard du spectateur par les jeux expressifs des personnages, au besoin
en condamnant ces derniers à la fixité. « Nous vivons le cinéma dans un état de double
conscience […] où l'illusion de réalité est
inséparable de la conscience qu'elle est réellement une
illusion » (9), précisait Edgar Morin dès 1956.
Concomitance des deux régimes de conscience certes, mais aussi
alternance, concurrence, modulations, le spectateur oscillant au gré
des situations filmiques, mais aussi d'un plan à un autre ou lors
d'un simple changement d'axe de la caméra. Sans doute serait-il
plus exact de parler de jeux de surface ou de prééminence,
la « conscience cinéma » l'emportant parfois
sur la « conscience fictionnelle » et vice-versa.
Le spectacle cinématographique se propose à l'esprit de
ses spectateurs sur le mode de la fugacité et de l'inconstance,
une impression chassant l'autre comme une image se substitue à
la précédente. L'organisation de l'espace ne suffit cependant pas à l'affaire. Certes le plan large entrave ou atténue la relation d'empathie que le spectateur entretient si volontiers avec certains des protagonistes, le gros plan et le plan rapproché la favorisent. Mais il serait absurde d'en faire un absolu. Dans Martha, Helmut et son épouse ne sont pas éloignés de la fenêtre de l'écran. Encore une fois, toute analyse proprement esthétique tend à se développer au risque de généralisations abusives. L'appréhension d'un plan n'est pas séparable de l'antériorité du récit visionné. Il faut « lire » sur les visages ou « sur » les corps dans l'espace. La mise à distance de la mère de Martha (Gisela Fackeldey), la lenteur du déplacement d'Helmut, laissent au spectateur le temps de « compléter » l'image et d'en développer le contenu, tout au moins sur le mode de l'intuition. Dans la scène de récitation de Martha, tout converge vers une définition du rapport qu'Helmut entretient avec son épouse : surprise dans un premier temps, puis satisfaction quelque peu narquoise ; jouissance dominatrice, regard porté sur une épouse dès lors jaugée dans sa faculté de soumission et sa dérisoire sentimentalité. Tout devient possible au personnage masculin, du moins peut-il le croire à cet instant de leur relation. Helmut jette sur sa femme un regard sans tendresse, sans compassion, l'un de ces regards qui refoulent le partenaire dans une altérité absolue, générant un rapport de sujet à objet tel que nulle identification n'est plus possible. Ce type de filmage fait écho au mode d'écriture des dialogues, soit une crudité radicale. Le cinéma de Fassbinder conteste cette proposition de Rossellini qui me semble pourtant si éclairante pour la quasi-totalité du septième art : l'art qui triomphe au cinéma, disait-il, est essentiellement allusif (10). Chez Fassbinder, tout semble dit, et sous la forme la moins précautionneuse qui soit. Quand Maria veut faire l'amour avec Oswald (Ivan Desny), elle le lui ordonne sans façons. Pour lui faire la cour, Helmut déclare à Martha qu'elle n'est qu'un tas d'os et qu'elle pue. Les personnages de Fassbinder s'adressent les uns aux autres sans périphrase, sans ménagement. Ils se jettent au visage ce que l'ordinaire des rapports sociaux n'accepte d'entendre que sous une forme détournée. Cette violence verbale est un signe, signe, nous le verrons, du projet symbolique de l'auteur. « Ici tous les hommes se ressemblent » lance Schuckert (l'entrepreneur, Mario Adorf) au tout début de Lola. Tous les hommes sont égaux et également privés de dignité pourrait-on préciser. La scène se passe dans les pissotières (le mot s'impose dans sa vulgarité) et le lieu scénique dit suffisamment qu'il n'est plus de parure possible. Une telle crudité ne laisse aucune place à « l'effet fiction » au sens quasi onirique du terme. Tout est mis à plat, et durement. La narration du Droit du plus fort (Faustrecht der Freiheit, 1974) ne nous laisse aucune illusion sur les intentions d'Eugen (Peter Chatel) et celles de sa famille. Davantage, elle nous le rend plus antipathique qu'il ne l'est réellement. Un monde sans tendresse, sans générosité, mais aussi sans fards, triomphe dans l'aveuglante clarté d'une mise en scène qui regarde le soleil en face. Paradoxe de l'art fassbindérien, il dit tout, ou presque, et réussit où tant d'autres seraient ridicules. Le spectateur, en tant qu'acteur interprétant (le film), semble ne plus y trouver sa place sinon comme un témoin sidéré. La dimension esthétisante de son cinéma était inévitable et même nécessaire, contrepartie d'un discours dont toute forme de rêve est exclue. Dans Effi Briest, lorsque Geert (Wolfgang Schenck) explique à Wüllersdorf (Karlheinz Böhm) combien il ne peut échapper à la contrainte sociale d'un duel pourtant jugé absurde, ce dernier l'écoute en jouant du piano. L'art est bien le seul refuge, mais un refuge sans faux-semblant. * « On a plutôt assimilé Fassbinder à un cinéaste des contenus » (11), rappelle Yann Lardeau ? Peut-être. Mais ne devrait-on pas s'en étonner dans la mesure où de nombreux récits du cinéaste, dans un premier temps du moins, ne nous surprennent guère et ne semblent rien dire que nous ne sachions déjà. Leurs discours, justement, sont attendus, reprenant un vieux fonds de contestation sociale auquel le cinéma que l'on a pu qualifier de « progressiste » nous a depuis longtemps habitués. Dénoncer le racisme, y compris des petites gens (Ali), la corruption des élites, l'enrichissement des nantis (Lola), les situations de dépendance (Voss, Droit du plus fort), y compris sur le seul terrain libidinal (Kant), opposer la réussite sociale à l'amour (Braun), tout ceci n'est pas neuf ni spécialement osé. On en trouverait de nombreux autres exemples dans le cinéma dit « classique », mais aussi chez les cinéastes contemporains de Fassbinder. Sans doute faut-il accorder une mention spéciale à certaines œuvres, à l’instar de Maman Küsters s'en va au ciel (Mutter Küsters Fahrt zum Himmel, 1975), film dont les idées politiques ne pouvaient que déplaire à toute une partie de la critique au moment de sa sortie. Je serais tenté de dire que tout est dans la manière et dans le ton (mais n'est-ce pas la même chose ?) si la forme narrative ne s'imposait, finalement, dans une franche particularité qui déplace le lieu du discours. Il s’agit alors moins de dire que de contredire ce que l’antériorité du récit avait suggéré au spectateur. Des récits de Fassbinder, et ceci dès ses premières
œuvres (Amok, par exemple, est le quatrième
long métrage de l'auteur (12)), nous pouvons dire qu'ils reposent
sur une dramaturgie du coup de théâtre dans la suite annoncée
du développement simplement logique de leurs événements
primordiaux. Que Martha (Margit Carstensen dans Martha)
se soumette de plus en plus à son mari, que les voisins et même
ses enfants se détournent d'Emmi (Brigitte Mira dans Tous
les autres s'appellent Ali) dès l'instant où elle
fait commerce sexuel avec un Turc, que Petra (Margit Carstensen encore
dans Les Larmes amères de Petra von Kant) soit
abandonnée par Karin sa maîtresse (Hanna Schygulla) et en
devienne dépendante quasiment jusqu'à l'abjection, que Franz
Biberkopf, enfin, (R.W. Fassbinder) dans Le Droit du plus fort
se fasse tondre jusqu'au dernier sou, tout ceci n'est encore que «
du cinéma » ou, ce qui revient ici au même, que le
théâtre ordinaire de la vie dans son cortège de non-événements
(au sens de ce qui n'est pas censé faire la matière d'un
drame « spectaculaire »). Je dis « suite
logique », car ces récits ne nous surprennent pas ou,
plutôt, ne devraient pas nous surprendre tant leur montée
dramatique, évidemment bien réelle, n'actualise finalement
rien d'autre que les possibles, voire les nécessaires, contenus
comme en puissance dans les rapports humains qui forment le substrat de
l'action. Tant, d'une certaine façon, des siècles de représentation
théâtrale ou fictionnelle et un siècle de cinéma,
nous ont familiarisés avec ce type de situation. Tant, également,
notre expérience de ce que nous sommes convenus d'appeler «
la vie » nous les a rendus coutumiers et donc attendus. La
plupart des récits, d’ailleurs, ne ménagent pas leurs
effets d'annonce. De sorte que l'avènement des situations ultérieures,
y compris d'un certain final, ne fait qu'actualiser ce qui avait été
tout bonnement programmé. La narration ne se prive pas d'en égrener
les repères, d'une manière que l'on pourrait même
qualifier d'insistante. La ruine de Franz Biberkopf dans Le Droit
du plus fort en fournit l'exemple typique. Davantage, l'installation
de Philipp (l'ex-amant d'Eugen) dans l'appartement de ce même Franz,
point d'orgue de sa spoliation, est par celui-ci explicitement prédite. Fassbinder détruit la (petite) part du rêve sur laquelle
pouvaient s'achever ses récits. Une séquence avant sa mort,
Effi pense avoir trouvé le bonheur. Emmi, Maria, von Bohm (Armin
Mueller-Stahl dans Lola), Petra von Kant, touchaient au but, l'amour,
quelle qu'en soit la forme sociale. Si les modalités n'en sont
pas toujours aussi nettes, le récit fassbindérien se conclut
sur une image de vanité ou d'immobilité. Parfois, même,
il s'identifie à la figure d'un cercle, un cercle dont le parcours
se solderait par une nullité. Le Secret de Veronika Voss
en dessine à son tour la figure exemplaire. À la fois par
son ouverture, strictement prémonitoire, et par le « vrai
coup de théâtre » de sa dernière séquence,
un micro-événement qui n'en est pas moins le plus terrible
: Robert Krohn abandonne son brassard de deuil sur le capot d'une voiture
et retourne à sa fonction de journaliste sportif… On voit sur quelles images, ou quels désirs, reposait le déroulement
de ces récits pour le spectateur. Désir d'émancipation
des personnages, désir de justice, de réparation du mal…,
en un mot désir d'euphorisation au terme de narrations qui rendraient
le monde meilleur, ou nous donneraient du monde une image meilleure. Un
dessert magique, dirait Lang (16). Lola serait l'histoire d'une pauvre jeune fille, prostituée par les désastres de la guerre et que son commerce avec les hommes ne cesserait d'offenser. Bafouée, humiliée, Marie-Louise (le vrai prénom de Lola) serait à la recherche de sa dignité perdue. Et surtout de l'amour, du bel amour, qui ferait d'elle une Lady et non plus seulement un corps. Von Bohm en est l'instrument salvateur. Marie-Louise atteint son but, se marie et devient l'une des premières dames de la ville. Le premier coup de théâtre nous est asséné à l'avant-dernière séquence. Encore revêtue de sa robe de mariée, Marie-Louise/Lola s'apprête à faire l'amour avec l'homme qui la rappelait sans cesse à son statut de putain, Schuckert (Mario Adorf), et dont elle se réjouit de devenir la maîtresse, contrat d'administration d'un bordel en poche. Telle est sa dignité recouvrée. Une pure apparence, le triomphe sans vergogne des faux-semblants bourgeois. Elle passe du statut de femme vendue à celui de femme entretenue. Tel était son « rêve », à l'instar de tant d'autres femmes de la ville en ceci strictement semblables à elle-même. Quant à von Bohm, en possession désormais de sa putain, du moins pour la galerie, il pactise avec l'ordre des profiteurs qu'il entendait pourfendre, mais par simple dépit amoureux. Second « coup de théâtre », tandis que Lola, jambes en l'air, se donne à son commanditaire, Fassbinder raccorde par une coupe franche (18) sur Marinette, la fille de Lola. La fillette, en robe blanche comme sa mère, s'empresse d'aller se coucher au premier étage de la grange où Lola s'était offerte à von Bohm. Dans les deux scènes, travellings et cadrages sont pratiquement les mêmes, à un détail près : il n'est pas encore d'échelle dressée pour accéder jusqu'au corps de l'enfant. Fassbinder, disais-je, filme une logique de deuxième niveau.
Au-delà du sentimentalisme de la prostituée bafouée,
de l'esprit de révolte et de contestation d'un fonctionnaire soucieux
du bien public, il ne montre que des êtres avides de participer
au banquet. Esslin (Matthias Fuchs, l'employé de mairie et batteur
au bordel local) n'en diffère en rien. Ainsi Fassbinder confère-t-il
au récit le « réalisme qu'il entendait faire »
(19). Distanciation, crudité, déception finale, les œuvres
les plus réussies de Fassbinder ruinent en leurs derniers instants
toute forme de participation sentimentale au récit. Leur structure
narrative prend le spectateur en défaut d'idéalisme. Il
s'appuie sur ses utopies et ses rêves, son besoin constant de recomposer
un monde de bonnes intentions et d'âmes généreuses,
pour en défaire, précisément, la possibilité
de croyance. Contre tant de films et de téléfilms, contre
la fonction d'évasion du cinématographe, le cinéma
de Rainer Werner Fassbinder entend décevoir ses spectateurs. Il
les conduit jusqu'à ce point limite où toute satisfaction
leur est retirée, à commencer par celles que leur procurent
dogmes et utopies. Remerciements à Daniel Serceau, professeur de cinéma à l’université de Paris I (Panthéon-Sorbonne), et à la revue Contrebande. Notes |