Introduction Avec un regard d’entomologiste et une sensibilité accrue, Fassbinder décrit dans ce film, réalisé en 1973, l’ensemble des préjugés racistes et sociaux de l’Allemagne des années 70 à l’encontre de la population arabe. En effet, la communauté maghrébine, maintenue en marge de la société, a des difficultés à s’intégrer au sein des Allemands « de souche ». Dans un café fréquenté par des travailleurs immigrés où elle est entrée pour s’abriter de la pluie, Emmi Kurowski, une veuve d’une soixantaine d’années qui travaille comme femme de ménage, rencontre Ali. C’est un marocain de vingt ans de moins qu’elle qui l’invite à danser. Il la raccompagne chez elle et quelque temps après ils se marient. Leur union dérange les voisins, les amis et la famille. Ce couple ne rencontre que condescendance, mépris et rejet. Tous les autress’appellent Ali représente un manifeste contre la discrimination raciale et sociale. L’étranger et le milieu social sont les fers de lance d’un nouveau cinéma allemand qui dépeint la société dans toute son intolérance. Fassbinder, à l’image d’un nouveau Balzac, exalte « le droit du plus fort » dans lequel l’ouvrier, l’homosexuel et l’Arabe subiront les pressions d’un système bien pensant qui n’accepte pas la différence. Présenté à Cannes en 1974, ce film attira la critique sur la personnalité de Fassbinder qui avait déjà réalisé une dizaine de films en Allemagne. Ressemblant à Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk,1 cette réalisation un peu caricaturale et avec quelques maladresses formelles, reste une œuvre sincère et touchante dans laquelle le cinéaste prend la défense des opprimés et des rejetés avec un pathos exacerbé : « Tout l’enjeu de la mise en scène de Fassbinder consiste à faire sentir cette perte d’identité du personnage et sa difficulté d’être dans une société de pur spectacle qui l’empêche d’être lui-même. »2 Du côté du groupe dominant, les Allemands « de souche », lorsqu’ils se reconnaissent dans le discours réactionnaire que critique Fassbinder, ont le sentiment d’être menacés dans leur être social ou culturel. D’un autre côté, Ali étouffe au nom de la race et du mépris. Il fait l’objet du rejet social. Cette forme de racisme varie entre la caricature et la sournoiserie. Les aventures passionnelles, les désirs les plus destructeurs caractérisent l’être social qui est souvent victime du rejet. La transexualité est bannie dans L’année des treize lunes, la différence sociale se fait sentir dans Le droit du plus fort et Tous les autres s’appellent Ali est un concentré de l’intolérance. Fassbinder « réalise d’amples tableaux de son Allemagne. Résolu à “subvertir le système de l’intérieur,” il court les risques de ce double jeu. »6 Pari réussi, car il fera de cette production une parabole populaire et un véritable événement cinématographique du problématique mariage mixte. En effet, la belle histoire d’amour entre Emmi et Ali est gâchée par des voisins peu scrupuleux des bonnes manières, par une famille interloquée et choquée devant un homme de couleur. En effet, lorsqu’Emmi présente Ali à ses proches, un lent travelling de gauche à droite dévoile la famille avec des visages stupéfaits et remplis de colère à peine contenue. Le mouvement latéral de la caméra et surtout « l’image cinématographique, parce que formée d’un défilement de photogrammes, est parcourue d’un “frémissement constant”. »7 D’ailleurs, l’entourage se retire promptement et se réfugie dans le mutisme absolu laissant le couple sans voix. De même, des commerçants fascistes quelque peu nostalgiques du Reich refusent de servir Ali. L’épicier du coin rétorque avec excitation : « On ne peut pas me reprocher d’être contre les étrangers ». Paradoxalement, le couple mixte décide de faire son repas de noces à l’Osteria italiana : restaurant fréquenté par Hitler de 1929 à 1933. La position du réalisateur reste floue comme s’il y avait une complaisance sous-jacente à l’égard de l’Allemagne nazie. La grande subtilité de ce type de cinéma, façon nouvelle vague allemande, repose sur le prédicat suivant : aucun des personnages n’est haïssable, ni un modèle de bonne morale. Emmi dira avec fatalité à propos de son propriétaire qui souhaitait expulser Ali : « Comme tout le monde. Ni meilleur, ni pire ». Ses paroles relèvent d’une neutralité bienveillante qui laisse perplexe le spectateur. Devant la pression sociale, Ali finira par tromper Emmi avec la patronne du bar, qui de surcroît est dotée d’un physique parfaitement aryen. Fassbinder joue volontairement sur les contrastes pour donner un regard distancié et ironique sur l’intolérance. Contraste qui se traduit également au niveau de l’éclairage, le réalisateur utilise à la fois une couleur froide et une couleur chaude. D’un point de vue symbolique, l’opposition des teintes est un outil du mélodrame jouant sur la gamme du sentiment amoureux avec l’attirance de la différence des cultures. D’un point de vue esthétique, l’éclairage rouge et bleu demeure l’expression directe de la différence des pigments de la peau : « Toutes les civilisations connues, par exemple, ont accordé une grande importance à la couleur de la peau, qui est “considérée par les hommes de toutes races comme un élément extrêmement important de leur beauté”( Ch. Darwin). »8 De plus, Fassbinder montre, qu’un homme et une femme diamétralement opposés au niveau de la couleur de peau, peuvent s’aimer ou du moins faire l’amour. Même si le réalisateur s’engage contre toute forme d’exclusion, la morale du film reste ambiguë car ouverte à toute interprétation. L‘ulcère d’Ali traduit à la fois le stress immense et non visible de l’immigré qui n’est pas accepté. En même temps, il s’agit d’un couperet contre cette vie insatisfaisante. En effet, lors de la séquence finale, Ali allongé sur son lit d’hôpital trouve enfin une certaine forme de repos. De même, l’avant dernière séquence, dans laquelle le couple mixte danse, est non seulement un écho à la séquence initiale de la rencontre, mais encore elle représente le triomphe pathétique d’un amour inconciliable sur le plan social. Fassbinder exploite toutes les caractéristiques du mélodrame : « il met en scène des personnages typés qui se débattent au cœur d’une intrigue violente. […] Le pathétique étant le moteur qui anime le genre, on a étendu la notion de mélodrame au domaine distinct du drame sentimental plaisamment désigné par les Américains tear-jerker (tire-larmes). »9 Il est vrai que Fassbinder ne fait pas dans ce film l’apologie d’une Allemagne repentie de son passé fasciste. A contrario, il a voulu montrer un pays relativement médiocre quant à sa morale. Les relations reposent finalement sur des rapports de force qui sont non seulement audibles et explicites mais encore ils restent visibles et sournois. Il existe donc une sémiologie visuelle qui prend l’allure du mépris le plus total. Les jeux de regard des protagonistes sont également ambigus. Emmi est observée avec un mélange douteux de condescendance et de pitié qui se résume à la question saugrenue : Pourquoi est-elle avec un Arabe ? Quant à Ali, il fait l’objet d’une scrutation antipathique. Par conséquent, malgré lui, il fait fuir les protagonistes. On ne lui adresse pas la parole, on ne lui serre pas la main. L’évitement trahit une forme implicite de haine. Dès lors, il n’est pas surprenant qu’ainsi tenu à l’écart des processus d’intégration, et dépourvu « de la forte autonomie culturelle qui lui permettrait de “conflictualiser” ses demandes de façon démocratique et dans le respect des lois de la république »,10 Ali s’oriente vers une forme de refuge et de destruction. Il cherche le confort affectif auprès d’autres femmes, et en même temps, il s’évade dans l’alcool. Entre la caricature verbale et un certain visuel au pouvoir pernicieux et subversif, ce racisme lisible provient d’une fine observation propre à Fassbinder. Il a toujours cherché à décrire « avec autant de précision et de sympathie exempte de sentimentalité ses personnages, dans leur misère et leur désarroi, avec leurs espoirs et leurs désirs de connaître un peu le bonheur. »11 Celui d’Ali est d’être accepté par la communauté allemande bien qu’il soit adoré de sa femme. La joie d’Emmi serait de se promener fièrement avec son mari sans faire l’objet de regards ou de paroles qui mettraient en porte-à-faux la légitimité amoureuse et sociale d’un couple classique. Ce racisme entraîne des conséquences désastreuses au sein du couple mixte notamment une source de conflit due aux pressions extérieures : politiques, sociales et familiales. Celles-ci font de la mixité une déviation : « Toute une gamme d’attitudes a été décrite par la littérature sociologique et romanesque, consacrée à la question des couples mixtes. Ce n’est pas une surprise de constater que, étant donné les contextes d’apparition de la notion (colonisations et guerres), la plupart des ouvrages ont insisté sur le côté conflictuel de ces unions. »12 Le couple Emmi - Ali a pour qualité d’être mixte donc ouvert ; mais il s’agit d’un pari et d’une victoire difficile dans ces années 70 à peine libérées sexuellement. De plus, cette période demeure asphyxiée par des mentalités réactionnaires que Fassbinder détestait. L’Allemagne d’aujourd’hui, marquée par l’histoire fasciste, revendique désormais une place parmi les autres pays européens sans rien renier de son originalité ni de ses ambivalences. Elle a retrouvé un fonctionnement humaniste et démocratique avec « toute une tradition de pensée et de spiritualité nourrie par la langue allemande, une certaine idée du fédéralisme et du réformisme, alliée à la pratique d’un libéralisme tempéré par des doctrines sociales. »13Conclusion Tous les autres s’appellent Ali caractérise le récit trivial et populaire de l’exclusion d’un marocain dans un microcosme urbain qui ne tolère pas la différence. Le détonateur de cette forme de rejet est la propagation de la rumeur qui s’oppose à la mixité. Certains personnages stéréotypés épanchent leurs paroles fielleuses en jubilant de haine. En effet, l’épicier, les voisins de palier compensent leurs frustrations en épiant et en jalousant ce que les autres possèdent. La rumeur est donc liée à la proximité et au refoulement du fascisme. Il était donc logique que Fassbinder trouvât sur sa route la haine de l’immigré qui caractérise la conjonction de ces trois thèmes. Les clientes du bar envieuses d’Emmi, qui a trouvé un bel homme, expriment encore plus leur mépris à l’égard d’Ali tout simplement par ce qu’elles auraient souhaité une aventure amoureuse avec lui. Elles ne comprennent et ne supportent pas qu’une vielle dame puisse séduire un homme plus jeune alors que ces femmes s’estiment plus sexy et glamours. Ignorantes des mystères de l’amour, elles favorisent l’obscénité d’une Comédie humaine stigmatisée par la bassesse des comportements humains. Il s’agit du nouveau cinéma allemand qui refuse de « filmer les gens comme des objets pour expliquer des idées. »14 Pourtant, celui-ci prend en charge le drame humain en le filmant à la fois comme un documentaire du réel social et comme une théâtralité qui rend parfois les hommes repoussants sur le plan moral et physique. Mais Fassbinder crée une poétique cinématographique qui paradoxalement finit par rendre supportable l’insupportable en créant une distance du spectateur avec une caricature toujours sous-jacente et une esthétique visuelle flamboyante : « En s’appuyant sur la trame impitoyable d’un mélodrame précis, il montre une lucidité cinglante sur ce qui reste de malsain en nous, malgré l’éducation et le respect des différences auxquels nous ne voudrions pour rien au monde faillir. »15BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE AUMONT (J.).- Introduction à la couleur : des discours aux images, Paris : Colin, 1994. 2. COLLECTIF.- Théâtre au cinéma : Rainer Werner Fassbinder, Heinrich Von Kleist, Paris : Magic Cinéma, tome 12, 2001, p. 17. 3. LARDEAU (Y.).- Rainer Werner Fassbinder, Paris : Cahiers du cinéma, 1990, p ; 137. 4. COLLECTIF.- Immigration et racisme en Europe, Bruxelles : Editions Complexe, 1998, p. 31. 5. VARRO (G.).- Sociologie de la mixité, Paris : Belin, 2003, p. 82. 6. EISENSCHITZ (B.).- Le cinéma allemand, Paris : Nathan, 1999, p. 113. 7. BESSALEL (J.) et GARDIES (A.).- 200 mots - clés de la théorie du cinéma, Paris : cerf, 1995, p. 147. 8. AUMONT (J.).- Introduction à la couleur : des discours aux images, Paris : Colin, 1994, p. 46. 9. PINEL (V.).- Ecoles, genres et mouvements au cinéma, Paris : Larousse, 2000, p. 138. Notons que le drame sentimental caractérise le cinéma de Douglas Sirk dont s’est inspiré Fassbinder. 10. Immigration et racisme en Europe…op. cit., p. 41. 11. COLLECTIF.- Fassbinder, Paris : Rivages, 1986, p. 186. 12. Sociologie de la mixité…op. cit., p. 83. 13. DUMONT (G.F.).- Les Racines de l’Identité Européenne, Paris : Economica, 1999, p. 63. 14. Le cinéma allemand…op. cit., p. 113. 15. Théâtre au cinéma…op. cit., p. 139. |