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Martha
de R. W. Fassbinder
Texte d’une projection par Guy Chapouillié,
Directeur ESAV (Ecole Supérieure d'Audio Visuel)
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Cela fait plus
de vingt ans que Rainer Werner Fassbinder nous a quitté.
Poète majeur dont l’engagement et l’impact
de ses œuvres restent encore trop peu reconnus
aujourd’hui. Trop peu, alors même que
ce metteur en scène anti-tabous pourrait être
plus que jamais éclairant sur les relents fascistes
qui secouent l'Europe et le monde actuellement. Fassbinder
évoque ainsi les restes, mais plus clairement
la résurgence, du totalitarisme dans l’Allemagne
de 1973, à travers son film, Martha. Portrait
au vitriol d’une femme, Martha (Margit Carstensen),
subissant peu à peu, à la suite de son
mariage, l’oppression psychique, physique et
sadique de son souriant mais monstrueux époux,
Helmut (Karlheinz Böhm).
A cette occasion, nous souhaitons proposer ici un
« texte de projection », patch-work
de réceptions spectatorielles, composé
de phrases écrites par une vingtaine d’Etudiants
de l’Université Toulouse II, France.
L’expérience et le montage des morceaux
choisis ont été réalisés
par Guy Chapouillié, Professeur des Universités
et Directeur de l’Ecole Supérieure d’Audio-Visuel.
Les étudiants (venant de sections Arts plastiques,
Anglais et Cinéma) ont été ainsi
conviés, in medias res après la projection
de Martha, à écrire leur sentiment sur
le film. L’enjeu n’était pas d’analyser
le film, mais, comme rarement en milieu universitaire,
d’oser affronter l’aveu de réception,
en l’écrivant dans la chaleur encore
présente du film et des sièges. La violence,
la crudité et l’oppression des sens nourries
par le sujet et le traitement du film de Fassbinder
imposaient presque une telle expérience d’aveu
sensoriel.
Au final, ce texte de réceptions cousu de phrases
choisies, hétéroclites, fait figure
de créature autonome, hybride, fragmentée,
paradoxale, dont tout l’intérêt
porte à y déceler des leitmotivs, des « flagrants
délits d’humanité »
des réactions distinctes se recoupant parfois,
et des confessions plus ou moins libérées
des carcans et jugements dogmatiques. Ce sont aussi
les moments clé, les ambiguïtés
et les difficultés d’un film que l’on
retrouve à la lecture de ces phrases d’auteurs
tous uniques. Même si réagir si vite
à un tel film peut sembler déraisonnable,
voire dangereux, difficile de ne pas dégager
dans cette réunion d’aveux, métissés
et opposés, une belle leçon d’ouverture,
d’écoute et de tolérance, face
à un cinéaste de la différence
qui a toujours refusé les dogmes de la Raison.
Ces avis protéiformes rendent simplement justice
au cinéma dans l’extension majeure et
généreuse qu’il apporte à
l’Homme depuis sa création.
Alexandre Tylski
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Propos d’étudiants de DEA ESAV/LARA (2001/2002)
recueillis et assemblés par Guy Chapouillié,
Professeur des Universités et Directeur de l’Ecole
Supérieure d’Audio-Visuel à Toulouse II,
France.
« Je
me sens à mon tour paralysée dans la question
forte de la recherche de bonheur… Un cheminement violent…
Ce film m’a
révolté… aucun personnage ne m’a
inspiré de la sympathie. Une réaction très
claire de rejet… Quelle raison a le réalisateur
de vouloir à ce point écraser son public, sous
des morceaux d’une noirceur sans la moindre trace de
quelque chose qui ressemblerait à une chance…
Ce film m’a d’abord inspiré un profond
ennui, puis il m’a fait rire avant de déclencher
en moi un sentiment de révolte et de malaise. Ce film
qui traite d’un sujet horrible, m’a fait rire
plus d’une fois, d’un rire jaune sûrement…
mais il m’a fait rire.
J‘ai d’abord cru à un film érotique
de seconde zone, à cause des couleurs et de l’atmosphère,
chaudes et peu floues… Petite tenue et maquillage,
aux premiers abords on a l’impression d’une fille
facile.
D’emblée, la fausseté… Difficile
de rentrer dans le film, on se sent un peu déboussolé
pendant les dix premières minutes. Cette première
impression disparue, j’ai ressenti un sentiment de malaise…
« Malaise » c’est la sensation
la plus forte que me laisse ce film qui je l’avoue est
une vraie souffrance...
J’ai vécu comme une sensation de dérapage
et la mise en route d’un mouvement qui va accabler Martha,
une nature effrayante et cauchemardesque qui a empli l’air
du film pour le rendre irrespirable, suffocant. Ca m’a
bouleversé, ou plutôt bluffé. J’ai
dit un film-danse, comme une transe jusqu’au point de
sentir la solitude, la peur, la rigidité. Ecrasé,
on subit le film, emprisonné dans une narration, une
machine en marche…
Puis au fil du film, de fleur bleue elle devient de plus en
plus charismatique…
Faux et insupportable par moments, le film a le ton du burlesque
et du tragique. Je me suis dit « tiens, un bon
vieux Derrick » ça tombe bien après
le repas. Tout m’a paru désincarné, sans
énergie ni volonté : un enième film
impurement méditatif sur le monde bourgeois allemand.
Les personnages de la bourgeoisie post-nazie de l’Allemagne
des années 60-70 me plonge dans une profonde consternation.
Ils sont tous cultivés et n’ont rien à
se dire ; ils se mentent entre eux, ils se mentent eux-mêmes.
Au moment
où Martha se marie j’attendais qu’elle
se révèle, mais elle reste de façon très
frustrante, soumise, de plus en plus obéissante.
Ce que je
retiens à chaud, c’est le personnage de Martha,
enfermé par sa peur, sa propre lâcheté ;
cela me rappelle les écrits de Césaire qui dit
la lâcheté des esclaves devant l’oppression
« blanche ». Elle est le stéréotype
même de l’individu qui se laisse écraser
par les autres.
Martha n’est pas masochiste, elle n’est que victime.
La question est donc : la victime est-elle coupable ?
Est-elle coupable d’innocence ? De trop d’innocence ?
donc d’ignorance ? Questions qui sont autant de
tentatives de déculpabilisation, lâchement…
Une femme
restée trop longtemps dans ses rêves de petite
fille et dont la vie tourne au cauchemar quand elle se transforme
en femme. On a envie de la secouer, voire de la baillonner
pour qu’elle cesse de crier. On finit par s’attacher
à ce personnage.
J’ai vu l’opposition d’un individu aux normes
préétablies, une recherche de la beauté
dans le désespoir qui peut nous envahir au quotidien…
Les miroirs omniprésents m’ont fait sentir le
poids de la société qui étouffe le personnage
principal de Martha. Martha est une proie ; lorsque son
mari tue le chat, j’ai ressenti un mal grandissant,
mes larmes venaient naïvement tandis que dans la salle
bon nombre riaient, grotesque ?
On a du mal à s’identifier au personnage…
Profondément je suis horrifiée, non pas par
l’univers sado-masochiste dans lequel baigne le film
tout entier mais par mon identification objective à
Helmut. Je suis donc très dérangé car
c’est flagrant… et j’ai tort de l’avouer.
Ce sont
aussi les effets de gros plans ou prises de vues étranges
qui m’ont déstabilisée. En fait tout m’a
paru trouble, décousu, irréaliste comme dans
un rêve.
J’ai été particulièrement sensible
aux sons du film : croiassement de crapauds, cris d’oiseaux
qui placent cette pauvre Martha dans un champ lexical de la
jungle. Un mélodrame pratiquement dépourvu de
musique d’accompagnement, ce qui donne plus d’importance
au son… Frappé aussi par un enchevêtrement
sonore, au moment de la première occurrence musicale,
une démultiplication de couches sonores qui marque
un moment, un tournant, essentiel du film ; celui d’un
étourdissement, un vacillement au milieu du film.
Les travellings,
une force de Fassbinder qui semble ici dominer son art comme
un véritable sadique, scrutant, épiant chaque
geste et chaque arrêt des visages tendus par l’effroi.
Ces coulés et ces arrêts entre le mouvement d’appareil
et la rigidité humaine me paraît sublime…
Il y
a une telle personnification de la couleur que cela s’inscrit
petit à petit dans le film jusqu’à imprégner
totalement les espaces… Je me sentais irritée
par les tons ocres, roux et débordants. Le rouge à
lèvres est le point de départ : la féminité
à son point le plus affirmé. La bouche rouge
connotant la sexualité… Les personnages vêtus
de blanc, puis de noir, la locomotive rouge… les fleurs
rouges qui emplissent le lieu… Lorsqu’elle est
mariée, l’environnement devient bleu et vert…
il n’y a plus d’éclat, mis à part
son rouge à lèvres qui persiste. Il la prend
alors qu’elle est à vif et lui dit qu’elle
est belle… paradoxal comme la couleur rouge.
La référence
à Sirk est manifeste tant certaines techniques y font
penser, notamment le goût des couleurs flamboyantes,
pour les décors bourgeois démesurés qui
emprisonnent, séparent…
Mais au fond, le malaise que j’ai ressenti est sûrement
lié à la représentation de l’amour
vécu comme une souffrance (coup de soleil, morsures…).
Les relations sado-masochistes des deux héros sont
proches de la complaisance et on se demande si le réalisateur
ne désire pas nous torturer nous spectateurs.
Je suis finalement
étonné moi-même de ressentir un tel sentiment
de rancune pour cet auteur… On est déçu
car on attend une morale, un happy-end qui ne viennent pas.
De ce fait, j’ai trouvé ce film ennuyeux, sinistre ;
sans compter que je n’aime pas la sonorité de
la langue allemande. Il n’y avait pas de morale à
en tirer, peut-être le malaise que j’ai ressenti
venait de cela… de ne pas trouver de sens à
cette acceptation, à cet abandon de soi physique et
mental.
Une dernière chose me vient à l’esprit,
c’est le rapprochement que j’ai fait entre le
mari et le nazisme… il ne veut pas d’enfant au
cas où celui-ci serait anormal… La vie n’est-elle
pas souvent un « moulin à viande »
pour ceux qui osent la défier ?
Choix de la mort ou celle du vide qui s’amplifie lorsque,
à la fin, les portes de l’ascenseur se ferment
sur la femme, mais aussi sur nous…
Le dernier plan, bien sûr m’a marqué, cette
cage d’acier, ce barrage funèbre où le
mari a réduit sa femme à une sorte de légume
ou de chose, voire d’animal domestique. Trajet cinématographique
vers le vide où les portes se ferment sur nous, en
nous écrasant physiquement.
Malgré l’envie de secouer Martha j’ai fini
par retomber dans la distance et l’hermétisme
que je ressentais au début du film. La fin ne me surprit
pas, ne me choqua pas, je l’ai juste regardée.
Elle avait perdu le rouge de son enfance, l’éclat
de ses rires… Que penser de son départ en fauteuil,
sans rouge à lèvres, dans un espace blanc, des
vêtements aux décors ?
Au total, mal-être,
névrose et perversité. Arroseur arrosé,
me voilà conscient de l’envahissement totalitaire
d’une forme convenue et stéréotypée
de beau film. C’est un film très dur, c’est
un film très grave, content de l’avoir vu. Aujourd’hui
Derrick c’est moi, j’ai mené mon enquête. »
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