Le récit débute en 1938 à Zurich. Willie, jeune chanteuse, aime un jeune musicien juif nommé Robert dont le père, avocat influent, dirige une organisation juive clandestine venant au secours des réfugiés. La guerre sépare les deux amants. Willie devient une chanteuse adulée sous le troisième Reich grâce à la chanson Lili Marleen. Elle vit dans le luxe à Berlin, mais elle n'a pas oublié Robert. Pour le retrouver, elle devient un agent de la résistance. A la fin de la guerre, elle retourne à Zurich mais elle retrouve Robert marié à une autre femme. Le réalisateur dépeint dans ce film une dame de tête qui arrive au sommet de la gloire. Devenu l’emblème et l’instrument du régime nazi, elle sombrera dans l'oubli à la fin du Reich. Le spectateur assiste à sa chute sociale et à son échec sentimental. On reprocha au réalisateur une certaine nostalgie du fascisme mais qui semble dédramatisée à l'aide d'une caméra distanciée et d'un kitsch mélodramatique savamment dosé. Ce film fait partie d'une tétralogie consacrée à l'Allemagne nazie et post hitlérienne à travers quatre destins de femmes. Le mariage de Maria Braun, Les larmes amères de Petra Von Kant et Le secret de Veronika Voss constituent une typologie de la femme fassbinderienne. Willie est un personnage enjoué et souriant « cent pour cent tactile, tout en surface, représente l’ivresse des sens, l’aveuglement de l’amour, l’irresponsabilité, l’inconscience et l’aventurisme politique. »1 Elle représente un symbole de pureté que le nazisme saura réutiliser. Elle devient la voix et l’image réconfortante d’une mère patrie qui encourage ses enfants à conquérir l’Europe sur le front. Lili Marleen trahit donc les positions floues du réalisateur. Ce n'est ni un film dédié au fascisme ni une production antifasciste. Fassbinder nous montre la vie d'une simple chanteuse de l'époque nazie. Le régime politique est présenté dans toute sa banalité. En brisant l'identification du spectateur avec les personnages pro nazis et les nombreuses scènes mélodramatiques et outrancières, le réalisateur apporte un regard à la fois ironique et non engagé sur cette période de l’histoire. Fassbinder se sert du cadre et d’une esthétique expressionniste colorée pour provoquer et piquer au vif l’intérêt du spectateur. Mais le film LiliMarleen n’est pas seulement une provocation, il s’agit également d’un hymne mélodramatique à une Allemagne qui essaye de se débarrasser de ses vieux démons. Ce n’est pas un film à message, on retient essentiellement la vie tumultueuse et passionnée de cette chanteuse. La chanson Lili Marleen demeure un leitmotiv qui s’apparente à une comptine amoureuse. De surcroît, celle-ci dédramatise le contexte historique et verse dans le mythe : « Lorsque la mort et l’horreur font l’objet d’un montage, cette chansonnette prend une dimension quasi apocalyptique, elle n’exprime plus la nostalgie de l’individu pour l’objet de son amour, mais, au moment du naufrage collectif, la nostalgie de la vie. »2 Les images de la guerre se mixent avec la chanson. Il s’agit à la fois d’une incitation au combat et de la métaphore d’une conduite enivrée et suicidaire. Cette voix reste pourtant belle et magique avec un léger parfum morbide. Willie est l’archétype de la femme fatale, l’ultime figure collective, le prototype de l’arienne. Cet aspect est particulièrement bien mis en valeur lors de son récital à la tribune nazie où elle chante pour la dernière fois dans le film. A l’image d’un ange exterminateur, elle signe un pacte avec le diable. Etre ambigu et schizophrène, elle aime un homme d’origine juive tout en étant promue par le National Socialisme. De plus, elle profite des privilèges du régime. Ce film reste un hommage à Marlène Dietrich dans L’impératrice rouge et X 27 de Sternberg tout comme Lola, est une variation de L’ange bleu du même réalisateur. ________________________ 1. LARDEAU (Y.).- Rainer Werner Fassbinder, Paris : Les Cahiers du cinéma, 1990, p. 190 2. COLLECTIF .- Fassbinder, Paris : Rivages, 1986, p. 260. |