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LE
CINEMA DE FASSBINDER
Par Gilles Visy, Université de Limoges
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Présenter l’œuvre de Fassbinder relève de la gageure tant le réalisateur se complaît à mélanger les styles au sein d’un même genre. Passant par toutes les facettes du mélodrame, du flamboyant au distancié, il explore les arcanes de l’âme humaine, il s’enfonce dans les sentiments les plus passionnels. Aucun de ses personnages n’appellent la fascination ni la répulsion, ils sont pris dans une constellation de tourments qui les rend humains sans pour autant les montrer sous leurs aspects les plus pathétiques.
Comme Balzac, Fassbinder ne voulait être probablement qu’à sa manière « le secrétaire de la société allemande » : marginaux, bourgeois, homosexuels, émigrés, juifs, prostitués, syndicalistes et hommes d’affaires forment le terreau théâtral d’une tragédie humaine. Comme une fatalité digne de Zola, les désirs destructeurs des protagonistes sont ancrés dans l’être social. Les modalités du pouvoir et du vouloir se complètent et se contrarient en même temps ; Fassbinder devient le savoir omniscient d’une humanité qui essaye de vivre à l’intérieur d’une communauté antiautoritaire. Les réminiscences hitlériennes et l’imprégnation d’une Allemagne américaine - ce qui n’est pas sans rappeler l’univers traumatique d’Europa de Lars Von Trier - sclérosent le héros de Fassbinder qui essaye d’échapper aux poids des conventions.
Révolutionnaire dans l’âme, les personnages deviennent une métaphore théâtralisée des conflits sociaux : « Si l’on pouvait concentrer les héros des films de Fassbinder en un personnage du cinéma qui en serait la synthèse, on verrait se dessiner la silhouette d’une figure mythique, que l’on pourrait définir comme un jeune homme sans père et qui, fuyant perpétuellement un passé terrible, ne croit pouvoir réaliser ses rêves que dans un lointain avenir. »1 En fait, le cinéaste allemand construit un parcours d’individuation de l’humain dans l’inhumain.
C’est une quête mélodramatique du rejet, quête « déceptive », pour reprendre un terme de Greimas, qui entretient la complexité de la vie : « Tantôt elle fonctionne comme dépôt d’expériences, mémoire, recognition, tantôt comme révolte, souvent comme expulsion, catharsis, conjuration du sort, exorcisme ou encore comme expression d'un manque. »2 « Humain, trop humain », le cinéma de Fassbinder reste la compensation d’un manque, d’une enfance non comblée, qui cherche inconsciemment le retour de la famille nucléaire.
C’est également la recherche de la femme matricielle, source de vie et de plaisir. A l’image de Barbara Sukowa dans Lola, une femme allemande, représentation de la femme idéale, le cinéaste voudrait construire et réfléchir avec elle sur la conception d’un monde meilleur. Fassbinder dira lui-même : « c’est beau de voir une femme penser. Ca donne de l’espoir. Sincèrement. »3 Maria Braun, Veronika Voss, Petra Von Kant exhalent une déclinaison d’une synergie féminine qui redonne une signification à l’existence dans un monde sans pitié.
Même si ces femmes ne sont pas parfaites, il existe de la part du réalisateur un regard bienveillant qui se manifeste à l’aide d’une caméra douce et enveloppante. Celle-ci met en valeur le jeu subtil des actrices et des acteurs que l’on reconnaît dans le théâtre de Cocteau. Ce sont « les parents terribles » qui subissent un regard quasi expressionniste.
Certes, l’amour chez Fassbinder reste une utopie car la réalité décrite dans ses films montre des hommes avec leurs misères matérielles qui les rendent inhumains. Fassbinder expose la vie, l’amour et la haine qui s’expriment dans le sacrifice de soi.
Ces thèmes « sont inséparables d’une innocence archaïque, préhistorique et pour ainsi dire organique, qui se trouve aux prises avec des puissances de mort organisées méthodiquement et dont l’argent, le pouvoir et l’administration sont à la fois la fin et le moyen. »4 Paradoxalement, le cinéma de Fassbinder reste une lutte matérialiste qui cache le rêve prométhéen d’une révolte prolétarienne.
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1. COLLECTIF.- Fassbinder, Paris : Rivage, 1986, p. 67.
2. LARDEAU (Y.).- Rainer Werner Fassbinder, Paris : Cahiers du cinéma, 1990, p. 17.
3. COLLECTIF.- Théâtre au cinéma : Rainer Werner Fassbinder, Heinrich Von Kleist, Paris : Magic Cinéma, tome 12, 2001, p. 9.
4.
Ibid., p. 22.
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