
Formes
et sens de la stylisation dans L’Année des treize lunes
Par Raphaëlle Pache, "CinémAction"
Le résumé de l’intrigue de L’Année
des treize lunes (In einem Jahr mit dreizehn Monden) est celui d’un
mélodrame : le film, qui raconte les derniers jours d’Elvira
Weishaupt, est en même temps une plongée dans son passé
de souffrances. Enfant orphelin, abandonné par sa mère
; amoureux dédaigné, il devient femme par amour, pour
être tout autant méprisée ; nouvelles amours, nouveaux
déboires : après prostitution et sacrifices, Elvira est
de nouveau abandonnée sans la moindre pitié. Le suicide
qui clôt le film parachève un itinéraire placé
sous le signe exclusif de la douleur et de l’échec.
Pourtant, malgré tous ces ingrédients propices aux larmes,
le spectateur n’en verse guère. C’est à notre
avis, que la stylisation introduite par Fassbinder dans sa narration
interdit qu’on voie l’ultime chemin de croix d’Elvira
comme une variation sur le thème du « si seulement »
qui caractérise le mélodrame (1): si seulement Erwin avait
été choyé par ses parents, si seulement Anton Saitz
l’avait aimé(e)… Au contraire, par une série
de procédés que nous allons rapidement examiner, Fassbinder
met en place une vision du monde que dominent la fatalité et
le pessimisme : même si Erwin avait eu une autre enfance ou des
amours plus heureuses (2), on ne peut imaginer qu’il/elle ait
eu une autre destinée, parce que ce ne sont pas les circonstances
que vise ici le cinéaste, mais l’essence même de
l’existence.
*
Pour ce faire, Fassbinder va s’attacher à « déréaliser
» systématiquement des scènes qui appelleraient
au contraire soit un traitement réaliste, soit une mise en avant
des émotions de la protagoniste.
La scène d’ouverture du film (le tabassage d’Elvira
par des marins polonais) est à cet égard très significative.
Qu’on se figure ce qu’en aurait fait un Pialat, par exemple
— puisque un extrait de Nous ne vieillirons pas ensemble est montré
lors du zapping auquel se livre Zora sur la télévision
d’Elvira : la caméra se serait trouvée animée
d’une nervosité empathique, suivant frénétiquement,
au ras des corps, le début d’étreinte, puis les
coups portés. On imagine aussi un corps tuméfié,
du sang, des larmes, des cris. Mais rien de tout cela dans L’Année
des treize lunes : la scène est longue (près de 8 minutes),
filmée de loin, en plans fixes ou avec des très lents
mouvements de caméra, dans une pénombre qui ne laisse
que deviner ce qui se passe. Le son est assourdi, la musique de Mahler,
empreinte tout à la fois de grandeur, de tristesse et de mélancolie,
en décalage avec l’image. Quant à Elvira, pour autant
que l’on puisse voir ses mouvements, elle ne résiste nullement
à l’agression, endossant spontanément le rôle
de victime, alors même que, nouveau décalage, son grand
corps à l’imposante carrure donnait l’impression
de pouvoir s’opposer à des marins de corpulence plus modeste
(3).
La scène condense la plupart des procédés utilisés
par Fassbinder pour soumettre la forme à sa vision. Un travail
sur la lumière et les couleurs tout d’abord : le film oscille
entre le glauque et la pénombre, des couleurs froides où
le rouge du sang des abattoirs fait événement, et où
les couleurs ne sont rien moins que naturelles : regardez les voitures
qui passent devant l’immeuble d’Anton Saitz, uniquement
des jaunes et des bleues !
La bande-son non plus ne recherche pas le vérisme. Quand sœur
Gudrun arpente l’orphelinat en racontant ce que fut le passé
d’Elvira, le son de sa voix conserve la même intensité,
que la narratrice soit proche ou éloignée de la caméra.
Fassbinder fait ainsi des souvenirs de sœur Gudrun concernant Elvira
une sorte de récit légendaire, quasi intemporel : en renfort
de leur aspect très littéraire, ses paroles prononcées
au ras du micro transforment les bruits du monde contemporain —
les pas sur les dalles du couvent, la circulation francfortoise, les
oiseaux du jardin… — en une très vague rumeur, à
peine audible. Le gommage ou tout au moins la très forte atténuation
des bruits que telle ou telle situation concrète laisseraient
attendre permet à Fassbinder de donner à certaines scènes
un sens bien différent de ce qu’un bruitage réaliste
aurait pu suggérer. Voyons un autre extrait, au début
du film : abandonnée par Christoph, Elvira se précipite
à ses trousses et se jette sur sa voiture. Christoph manœuvre
brusquement, renverse Elvira et s’enfuit. En guise de bruitage
vériste, on ne discernera, très assourdis, que quelques
bruits de moteurs et quelques coups de klaxon : point de violents crissements
de pneus, de cris, de mécanique qui vrombit. Et surtout on entend
le thème fameux d’Amarcord, composé cinq ans plus
tôt par Nino Rota pour le film de Fellini, et infléchissant
fortement le sens de la scène fassbinderienne : le départ
brutal de Christoph n’est pas le premier épisode d’une
rupture dont L’Année des treize lunes nous donnera à
voir les suites mélodramatiques, mais l’amorce d’un
processus de remémoration, le début d’une plongée
dans le passé d’Elvira. Amarcord : je me souviens (4).
Bien entendu, ces procédés ne suffisent encore pas à
l’affaire et Fassbinder va également jouer du décalage
de certains costumes : à la fin des années 70, les tenues
« années 50 » d’Elvira détonnent. Voyons
la robe blanche à pois noirs portée au couvent ou la robe
noire moulante enfilée pour aller chez Saitz : les capelines
et les voilettes qui les accompagnent en feraient une star hollywoodienne
de la grande époque, si la carrure de Volker Spengler et la masculinité
de ses traits n’y avaient fait obstacle. Elvira n’est ni
ceci ni une femme allemande de 1978. La question de son identité
problématique est renforcée par son costume et dérange
le spectateur. Tout comme, par moments, le jeu de certains acteurs :
quand Zora se comporte à la manière d’une fillette,
sautillant pour s’adresser à Sœur Gudrun, on ne peut
manquer d’être intrigué et notre attention se détourne,
si bien que pour aussi douloureux qu’on l’imagine —
il va s’agir pour Elvira d’apprendre la vérité
sur son abandon à l’orphelinat — l’entretien
qui s’amorce s’en trouve temporairement dédramatisé.
Le travail sur les plans vient également renforcer l’entreprise
de décalage amorcée par celui sur l’éclairage
et la bande-son, qu’il s’agisse de la taille des plans,
souvent « inadéquate » au regard d’un standard
réaliste — songeons par exemple à la visite d’Elvira
et de Zora au couvent et à certains gros plans de la protagoniste
en contre-plongée — ou de leur composition. L’agencement
de certains plans est en effet dominée par des figures géométriques
qui les rapprochent de l’abstraction. Les damiers noir et blanc
des toilettes où Zora entreprend de réconforter Elvira
après que Christoph s’est enfui, les lignes bleues qui
coupent en diagonale l’image d’Elvira contemplant le jeu
de la fusillade du haut du building d’Anton Saitz, ou les rectangles
noirs sur fond blanc de l’enfilade de portes de son « bureau
» jouent manifestement ce rôle.
C’est aussi la longueur « anormale » de certains plans
fixes, qui, frappant par leur immobilité, confèrent un
sens supplémentaire au contenu littéral des scènes
concernées, car devant cette image qui ne bouge pas, le spectateur
est forcé de s’interroger sur le plan lui-même et
sur le rapport existant entre les paroles prononcées et le plan
où elles le sont. Trois minutes de plan fixe pour le monologue
du cancéreux aux pieds de l’immeuble de Saitz ; trois minutes
aussi pour l’échange entre Elvira et l’homme qui
s’apprête à se pendre, et se balancera ensuite au
bout de sa corde durant quinze longues secondes. Analysons par exemple
la première conversation d’Elvira avec Irene, qui est filmée
en un plan fixe de deux minutes. Les trois quarts gauche de l’image
sont obstrués par une porte blanche, une lampe éclaire
vaguement la scène depuis le coin supérieur droit de l’image,
mais les deux interlocutrices se trouvent dans une pénombre qui
interdit qu’on voie leurs expressions : on ne distingue que des
taches plus ou moins sombres qui bougent. Sans même parler du
chantage affectif malhonnête et donc dissimulé auquel se
livre Irene dans cette scène, le parallèle avec la situation
d’Elvira est patent : comme elle gêne, chacun, sans pour
autant lui souhaiter du mal, voudrait la faire disparaître de
son champ de vision ou la reléguer dans une sphère obscure
et marginale de l’existence où elle ne serait plus guère
visible.
À côté de cela, Fassbinder va encore construire
des scènes étranges, échappant à une compréhension
immédiate. La plupart d’entre elles prennent place dans
l’immeuble d’Anton Saitz. Elvira en gravit les escaliers
que des hommes descendent en chantant. Elvira, effrayée, se dissimule
promptement… Elle se penche par la fenêtre et pousse un
cri strident en entendant un coup de feu. Une curieuse fusillade se
déroule sous ses yeux : des hommes sont tués, puis se
relèvent et montent dans deux voitures qui démarrent…
Elvira découvre une femme de ménage qui s’esclaffe
en espionnant quelque chose par un trou de serrure. « Un homme
vient de se pendre à l’étage du dessous »,
lui dit la protagoniste angoissée. « Ça arrive deux
fois par mois depuis que les bureaux sont vides », rétorque
la femme qui reprend son espionnage de plus belle… Que signifient
ces rencontres ? Au premier abord, ces scènes déroutent
et, par l’incompréhension qu’elles suscitent, provoquent
une distanciation du spectateur, qui l’empêche d’adhérer
au douloureux périple d’Elvira. Mais à y regarder
de plus près, elles suggèrent aussi quelque chose : que
l’attitude émotive et sentimentale d’Elvira face
au réel (elle a peur, elle s’angoisse…) est inadéquate
: elle prend au sérieux ce que la plupart de ses semblables (Saitz
et sa bande, la femme de ménage…) considèrent avec
l’indifférence qui sied à un jeu.
Dans le même ordre d’idées, on notera un décalage
fréquent entre ce que l’on attendrait du fait de ce qui
est dit ou de la situation de tel ou tel personnage, et ce qui est montré
à l’écran. « Tu as engraissé, tu bois
beaucoup trop ! » infligent tour à tour Christoph, Irene
ou Anton Saitz à Elvira. Mais si Volker Spengler n’est
pas maigre, il n’est pas non plus gras, et si l’on voit
Elvira boire parfois, jamais elle ne semble ivre ou maladivement accrochée
à la boisson. Le spectateur est plus que jamais invité
à se méfier des paroles des personnages : on adresse à
Elvira des reproches qui, s’ils étaient vrais pourraient
justifier le mépris qu’elle inspire, alors que les causes
véritables de ce mépris ne peuvent être formulées
sans compromettre en même temps (avant tout ?) les contempteurs
d’Elvira. La conversation métaphysique d’Elvira et
Zora dans les toilettes d’un café, le calme et la dimension
très philosophique de l’entretien de la protagoniste avec
l’homme prêt à se pendre surprennent eux aussi, se
trouvant à mille lieues du pathos que l’on pourrait imaginer,
tout comme l’est l’impassibilité de sœur Gudrun
qui continue imperturbablement son impitoyable récit devant Elvira
évanouie. C’est encore une fois qu’il ne s’agit
pas d’apitoyer. Daniel Serceau écrit fort justement que
« Distanciation, crudité, déception finale, les
œuvres les plus réussies de Fassbinder ruinent en leurs
derniers instants toute forme de participation sentimentale au récit.
Leur structure narrative prend le spectateur en défaut d’idéalisme.
Il s’appuie sur ses utopies et ses rêves, son besoin constant
de recomposer un monde de bonnes attentions et d’âmes généreuses,
pour en défaire précisément la possibilité
de croyance. Contre tant de films et de téléfilms, contre
la fonction d’évasion du cinématographe, le cinéma
de Rainer Werner Fassbinder entend décevoir ses spectateurs.
Il les conduit jusqu’à ce point limite où toute
satisfaction leur est retirée » (5). Dans L’Année
des treize lunes, l’entreprise de destruction du sentimentalisme
est permanente.
Il n’y a qu’à voir la transformation de certaines
images hyperréalistes — les fameux plans sur les bovins
mis à mort et se vidant de leur sang dans les abattoirs de Francfort
— en une métaphore de l’existence d’Elvira,
qui sera filée tout au long du film. Entendons le récit
qui nous est fait de cette vie : apprenti boucher, Erwin s’enfuit
avec la fille de son maître parce que, dit-il, « nous voulions
nous libérer de son père qui nous traitait comme des bêtes
». Or que se passe-t-il ensuite ? La « bête »
qui cherchait à se libérer tombe amoureuse d’un
trafiquant de viande (Anton Saitz), pour l’amour de qui elle part
soudain se faire charcuter à Casablanca. Et comme à son
retour, Anton Saitz ne supporte plus la viande et ouvre des bordels,
Elvira se prostitue, c’est-à-dire vend sa propre chair,
et finit par ne plus être, selon les mots de Christoph, que «
de la viande gonflée, répugnante, inutile ». Au
cours de la scène des abattoirs, Elvira dit à Zora avoir
cherché à retravailler dans la boucherie : on n’a
pas voulu d’elle sous prétexte qu’elle était
une femme. La boucle est bouclée avec une cohérence impitoyable
: a-t-on jamais vu une bête écorchée vive, trafiquée,
se montrer capable d’éviscérer ses semblables et
finir autrement que lardée de coups, pendue par les pieds à
un crochet de boucher ?
*
Face à de si nombreux procédés (dont nous n’avons
qui plus est évoqué que les plus patents), la question
est évidemment de savoir pour quels sens Fassbinder recourt à
une stylisation si manifeste. Peut-être y a-t-il, comme le suggère
Daniel Serceau, un maniérisme du cinéaste « us[ant]
parfois d’artifices dont la stricte nécessité et
la pertinence s’apparentent davantage à un souci de distinction
(esthétique) qu’au besoin du sens. » (6) Mais tout
comme le critique, nous ne saurions nous en tenir à ce constat.
L’utilité première de la stylisation fassbinderienne
semble, à notre sens, de ne pas limiter le propos de l’auteur
à des considérations strictement historiques ou sociologiques.
C’est, de notre point de vue, considérablement réduire
la portée du film que d’y voir, comme le fait Yaak Karsunke,
une dénonciation de « notre système économique
complaisant envers toute forme de spéculation et d’exploitation.
» (7) Où le critique voit-il que c’est uniquement
notre système économique qui est visé ? Nous sommes
bien en peine de préciser l’appartenance sociale d’Elvira.
Les plans resserrés sur les personnages et l’éclairage
sombre de la séquence de la dispute entre la protagoniste et
Christoph interdisent en effet que le spectateur assigne un standing
précis à l’appartement d’Elvira. Et le travail
sur les vêtements va dans le même sens, puisqu’on
ne distinguera des siens qu’un chemisier bleu et des sous-vêtements
de satin blanc — rien donc qui désigne tel ou tel milieu
—, tandis que Christoph, avec son costume-cravate, pourrait appartenir
à presque n’importe quelle tranche de la société
moyenne.
Une lecture historique serait-elle plus satisfaisante ? Thomas Elsaesser
propose par exemple de voir dans L’Année des treize lunes
« une allégorie des rapports entre Allemands et juifs »
nous montrant « jusqu’où il faut qu’un “Allemand“
aille s’il veut qu’un “juif“ après Auschwitz
ait simplement une réaction vis-à-vis de lui. »
(8) Même si elle n’est pas dénuée de pertinence,
une telle analyse nous semble encore une fois bien réductrice
: non seulement Elvira ne manifeste jamais le moindre sentiment d’une
éventuelle culpabilité pour les agissements de ses parents
pendant la guerre — d’autant moins que jusqu’au récit
de sœur Gudrun, elle se trouve frappée d’amnésie
à ce sujet —, mais, à notre sens, le problème
posé par les relations entre Juifs et Allemands après
la seconde guerre mondiale n’est ici qu’un aspect d’un
questionnement plus vaste concernant la souffrance et la cruauté,
sur lequel nous allons revenir plus loin. Le Francfort de 1978 est clairement
désigné dans L’Année des treize lunes, pourrait-on
objecter, mais les plans qui nous montrent la ville sont soit sans aucune
typicité, soit emplis d’une dimension symbolique telle
qu’elle en estompe la valeur historique et sociale. Quand un travelling
circulaire découvre une tour moderne par-delà les toits
du vieux couvent aux murs jaunes, c’est moins Francfort qui est
représentée ici que la menace de disparition pesant sur
le passé d’Elvira. Quant à l’année
1978, le préambule du film, qui la définit d’emblée
comme une année à la fois lunaire et à treize lunes,
en limite clairement la valeur historique (9). L’année
n’est en jeu ici que pour ses coïncidences astronomiques
et leurs incidences sur les « êtres dominés par leurs
émotions ». Autrement dit, une année insignifiante
pour le temps social, mais déterminante pour le temps humain.
Et c’est, de fait, l’un des principaux mérites de
la stylisation fassbinderienne que de déplacer l’enjeu
de son film de l’historique et du sociologique, forcément
contingents, vers l’existentiel, à la portée beaucoup
plus durable.
Au premier chef, le film peut donc en effet se voir comme une méditation
sur la souffrance. Certains critiques ont, à juste titre, assimilé
le trajet d’Elvira dans le film à un chemin de croix. Yaak
Karsunke parle ainsi de « stations d’une vie consacrée
à la recherche de l’amour » (10), et Yann Lardeau
voit l’angélisme culminer ici « avec le thème
de la transsexualité, l’assomption du neutre » (11),
autrement dit l’élévation, la sublimation dans la
mort, au terme d’un parcours de souffrances. On acceptera, puisque
c’est Fassbinder qui le dit, que cette mort soit une « décision
de vivre » (12), c’est-à-dire une forme d’élévation,
mais surtout parce que ce qui précède, à savoir
la totalité du film, impose une vision redoutablement pessimiste
de l’existence envisagée à l’aune de la souffrance.
Un premier constat se dresse, pourrait-on dire, in absentia, ou, plus
précisément, en mesurant l’écart qui sépare
L’Année des treize lunes d’un mélodrame conventionnel.
Pourquoi Fassbinder s’est-il écarté de ses règles
? Pour que le spectateur perçoive ce qui sépare la souffrance
réelle de la souffrance mélodramatique : la première
émeut, suscite l’empathie quand la seconde, au mieux, indiffère,
au pire, provoque le rejet. « Saitz ne supporte pas de malade
près de lui », affirme le cancéreux que rencontre
Elvira. Mais l’exemple le plus patent est celui de la femme du
journaliste qui refuse de faire entrer la protagoniste venue implorer
de l’aide, alors qu’elle écoutera passionnément
la bande de l’enregistrement qu’Elvira a accordé
à son mari.
De là, un second constat, radicalement opposé au credo
chrétien : celui de la nullité de la souffrance. Chez
Fassbinder, en effet, souffrir ne grandit pas l’homme et ne le
met nullement en droit de prétendre à quoi que ce soit
: seule la cruauté lui confère ce privilège. De
tous les personnages de L’Année des treize lunes, Elvira
est le seul qui ne blesse personne, dont les paroles ou les gestes ne
soient cruels pour personne. Et c’est elle qui se suicide. Le
lien n’est pas artificiel (13), et montre plutôt avec quel
pessimisme Fassbinder envisage l’existence, puisqu’il voit
dans la cruauté son meilleur auxiliaire. On ne tue pas dans son
film, les bourreaux ne recherchent ni la mort ni même la souffrance
de ceux qu’ils maltraitent, ils semblent plutôt rechercher
l’affirmation de leur existence. Le building d’Anton Saitz,
rappelant le « sale boulot » qu’il a accompli à
Francfort, la plaque de métal doré portant son nom qui
en orne l’entrée ainsi que les simagrées auxquelles
il contraint ses gardes du corps (rejouer des films de Jerry Lewis)
sont pareillement autant de signes de son existence. Or Elvira, elle,
est incapable de blesser qui que ce soit. Voyons par exemple sa longue
dispute avec Christoph. Elle proteste, essaie de se défendre
: « Je ne voulais pas te blesser », mais pour Christoph,
elle n’est justement que négation : « Tu n’as
pas de volonté. Pas d’initiative, pas d’idées,
tu ne t’intéresses à rien… Tu n’as pas
d’âme. Tu es une chose… Une chose inutile. Si tu n’existais
plus, personne ne le remarquerait. On devrait te piétiner, t’écraser.
» Christoph se met alors à la frapper. Elvira le supplie
d’arrêter, mais ne trouve rien à redire aux paroles
de son amant, si bien que Christoph continue, précise sa pensée
: « Près de toi, on sent la décomposition. La décomposition
et la mort. » Et comme découragé, parce qu’Elvira
ne le contredit pas, il s’en va : « Je me fous de ce que
tu deviens. » Faute de pouvoir faire souffrir quiconque, donc
faute de pouvoir être cruelle envers quelqu’un, Elvira ne
peut forcer personne à s’intéresser à elle
: ni Zora, ni Irene, ni Marie-Ann, ni le journaliste qui l’a interviewée
ne se soucieront véritablement d’elle en son dernier parcours,
puisque aucun d’eux ne sera là au moment décisif.
Sans que ceci n’ôte quoi que ce soit à leur caractère
odieux, les paroles de Christoph désignent ainsi la parenté
indubitable de l’être qui souffre sans pouvoir se rebeller
avec « la décomposition et la mort ». « Le
cruauté est une force et constitue dans les choses humaines un
avantage dont on n’a pas à sa priver », écrivait
Renan (14). Et ce constat, que l’on peut déplorer, n’en
demeure pas moins vrai dans l’univers de Fassbinder (15). Ceux
qui s’en sortent, qui parviennent à « dominer les
êtres et les choses » à l’image d’Anton
Saitz, sont ceux qui, en blessant les autres, peuvent se réassurer
de leur existence. La souffrance, elle, ne donne pas cette preuve :
elle ne peut que montrer combien les conditions de cette vie sont difficiles.
Aussi condamne-t-elle irrémédiablement les êtres
comme Elvira, dont l’existence n’est qu’une quête
de l’amour. « Le cours du monde n’est pas réglé
par l’amour », avait déjà dit Gottfried dans
Liberté à Brême (Bremer Freiheit) (16), et la vie
d’Elvira atteste de l’échec d’une vie centrée
sur cette quête. Le récit de sœur Gudrun à
Elvira n’est que la litanie des fausses amours dont Erwin a été
l’objet dans son enfance : de la part des sœurs, de la part
de ceux qui ont pensé l’adopter… Le récit
d’Elvira poursuit l’énumération : Saitz, Christoph…
Dans l’interview en forme de bilan qu’elle a donné
au journaliste et sur lequel s’achève le film, Elvira aboutit
à une conclusion déchirante : « Je ne sais pas ce
qu’est l’amour. J’en ai toujours eu besoin, tout en
rejetant le mot et c’est pour ça que j’ai ces difficultés…
» Le besoin d’amour, l’impossibilité de le
connaître. Telle est la cruelle équation de L’Année
des treize lunes. Dans ce contexte, l’être sentimental est
un monstre qui n’a sa place nulle part ; et c’est le mensonge
d’un certain type de représentation esthétique que
de normaliser le sentimental. Au XIXème siècle, Balzac
écrivait déjà que « l’Amour est un
vol fait par l’état social à l’état
naturel ; il est si passager dans la nature, que les ressources de la
société ne peuvent changer sa condition primitive, aussi
toutes les nobles âmes essaient-elles de faire un homme de cet
enfant : mais alors l’Amour devient (…) une monstruosité.
(17)» Au cours de la scène dans le salon de jeux vidéos,
l’attitude d’Elvira dérange par sa vulnérabilité.
Elle se fait violemment rabrouer par un homme qu’elle suivait,
puis se met à pleurer, assise par terre. Deux hommes passent
auprès d’elle sans lui prêter attention. On découvre
ensuite Zora que des hommes regardent, mais dont elle refuse le contact,
puis la caméra revient sur Elvira qui pleure. Le plan est long,
trop pour être pathétique, créant plutôt un
malaise. La présence simultanée d’Elvira et de Zora
dans le salon de jeux permet à Fassbinder de distinguer leurs
attitudes face au réel : l’une (Zora) est objet de regards
et de convoitise parce qu’elle sait de quoi la réalité
est faite. L’autre (Elvira) est repoussée, trahie et aveuglée
par son besoin d’amour — elle n’a pas vu, par exemple
qu’elle n’était absolument pas le « genre »
de l’homme qu’elle suivait—. En cela, c’est
une parente du Fox du Droit du plus fort (Fraustrecht der Freiheit),
tel que l’analyse Daniel Serceau : « la générosité
spontanée de Fox, sa manière aveugle de se porter garant
et de payer de sa personne quand il devrait penser en termes de méfiance
et de stratégies de défense, et tout ceci au nom de l’amour,
tel est ce qui le perd. » Et le critique de proposer de faire
du parcours du personnage, qui se clôt par un suicide «
une métaphore du destin de l’homme sentimental »
(18).
Ainsi que le physique des acteurs le suggérait (l’espèce
de mollesse de Volker Spengler et son large visage contrastant avec
la maigreur et le visage allongé, comme taillé à
la machette, de Gottfried John), Saitz est donc à l’opposé
de Fox et d’Elvira, Saitz de qui Smolik, son chauffeur (Günther
Kaufmann), affirme : « Personne n’aime Anton Saitz. Personne.
Et il ne veut pas être aimé. » Adéquation
parfaite, même si c’est a minima, des désirs et de
la réalité. Mais Saitz n’est pas plus un modèle
que ne l’est Elvira. Aussi le sens ultime de la stylisation fassbinderienne
est-il non pas de proposer une ligne de conduite, mais de nous donner
à voir où se situe l’artiste, entre principe de
réalité et aspirations sentimentales.
Dans les abattoirs, à mille lieues d’une image qui illustrerait
les paroles prononcées, Elvira déclame un extrait du Torquato
Tasso de Goethe qu’elle faisait répéter jadis à
Christoph : « Maintenant je comprends pourquoi je devais me reposer.
Pour empêcher que mon chant ne devienne parfait, que mon nom ne
s’étende davantage, pour que tous mes envieux y trouvent
mille faiblesses. Pour qu’enfin on m’oublie tout à
fait, il fallait m’habituer à l’oisiveté,
il fallait que j’épargne moi-même et mes sens. »
Sur fond d’image réaliste donc, Fassbinder place dans la
bouche de son sentimental personnage les paroles d’un Tasse comprenant
que la société attendait de lui tiédeur et médiocrité.
Tout, dans la scène du film, est en contraste avec les exigences
tempérées de la société : le contexte, l’image,
la déclamation hystérique de Volker Spengler sont dans
l’excès. « Alors que l’homme dans sa douleur
devient muet, un dieu m’a accordé de dire comme je souffre
» poursuit le personnage goethéen cité par Elvira.
Celle-ci souffre ; Fassbinder, lui, filme ce qu’est la souffrance
en faisant entrer en collision l’afflux des sentiments (les siens,
ceux de ses personnages…) et la brutalité du réel.
Raphaëlle Pache
1 À la différence du « qu’est-ce
qui arriverait si » caractéristique de la science-fiction
(voir à ce sujet ELSAESSER Thomas, R. W. Fassbinder, traduit
de l’allemand par Christophe Jouanlanne, Pierre Rusch, Jean Torrent,
Centre Pompidou, Paris, 2005, p. 334.
2 T. Elsaesser note d’ailleurs à juste
titre que « l’histoire d’amour d’Erwin/Elvira
n’a de consistance que dans la mesure où elle est, essentiellement,
impossible. » (Ibid., p.330. C’est nous qui soulignons.)
3 On pourra noter aussi que dans la scène suivante,
lorsque Elvira regagne son appartement, son corps qui vient pourtant
de se faire rouer de coups ne montre aucune trace sanglante, aucun bleu,
aucune ecchymose.
4 Le thème d’Amarcord réapparaîtra
vers la fin du film, au moment où Anton Saitz et Zora s’étreignent
dans l’appartement d’Elvira, sous les yeux de cette dernière.
La boucle est en quelque sorte bouclée, le présent d’Elvira
n’étant qu’une répétition de son passé
: tout comme Anton Saitz l’a délaissée jadis, il
continue aujourd’hui à la tenir pour rien.
5 SERCEAU Daniel, « Idéalisme du spectateur
: “réalisme“ de Fassbinder », (http://www.rainer-fassbinder.net/articles/articleserceau.htm).
6 SERCEAU D., Ibid.
7 KARSUNKE Yaak, in KARSUNKE Yaak, IDEN Peter, WIEGAND
Wilfried, , SCHUTTE Wolfram … (et alt.), Fassbinder, trad. par
C. Jouanlanne, Rivages, Paris, 1986, p. 242.
8 ELSAESSER T., Op. cit., p. 343.
9 Fassbinder prend d’ailleurs la peine d’énumérer
les années du XXème siècle marquées par
la même conjonction astronomique — 1908, 1929, 1943, 1957,
1978 et 1992 —, c’est-à-dire aucune année
vraiment remarquable du point de vue historique, à l’exception
de 1929 et, dans une moindre mesure, de 1943. Autrement dit, l’Histoire
n’est pas ce qui détermine les événements
du type de ceux qui vont suivre.
10 KARSUNKE Y., Op. cit., p. 237 (C’est nous
qui soulignons).
11 LARDEAU Yann, Rainer Werner Fassbinder, Éditions
de l’Étoile/Cahiers du cinéma, coll. “Auteurs“,
Paris, 1990, p. 94.
12 Cité in ELSAESSER T., Op. cit., p. 327.
13 Fassbinder avait déjà dessiné
une configuration approchante dans Le Droit du plus fort, Fox se suicidant
sous les coups d’un amant et d’un entourage qu’il
ne parvient jamais à atteindre (dans tous les sens du terme)
véritablement.
14 RENAN Ernest, Dialogues et fragments philosophiques,
Paris, 1928, p. 109.
15 Si l’on en croit les biographes de Fassbinder,
sa vie lui a manifestement offert le matériau propice à
une telle vision, lui-même ayant une nette propension à
« sadiser » son entourage et ses amants : Irm Hermann, son
souffre-douleur, fit trois tentatives de suicide (LARDEAU Y., Op. cit.,
pp. 38-39) ; Salem, lui, se suicide et Y. Lardeau pense que l’homme
qui se pend sous les yeux d’Elvira en est une anticipation (Ibid.,
pp. 32-35). On songe enfin et surtout à Armin Meier, dont le
suicide est à l’origine de L’Année des treize
lunes, de l’aveu même de Fassbinder (Ibid., pp. 36).
16 FASSBINDER Rainer Werner, Liberté à
Brême, trad. par Philippe Ivernel, L’Arche, Paris, 1977,
p. 101.
17 BALZAC Honoré (de), Mémoires de deux
jeunes mariées, GF Flammarion, Paris, 1979, pp. 274-275. Après
tout, rapprocher l’écrivain français du cinéaste
allemand ne se justifie pas uniquement par une parenté d’idées
: nombreux sont ceux qui ont voulu voir Fassbinder comme un «
Balzac français », et dans son œuvre une « Comédie
humaine » (Voir, par exemple, ELSAESSER T., Op. cit., p. 26).
18 SERCEAU D., Op. cit.