
Du
livre à l'écran (Effi Briest, Despair, Querelle)
Par Stéphanie Dast, Université Paris IV, "CinémAction"
En huit ans de sa carrière cinématographique, Fassbinder
réalise trois adaptations de romans pour le grand écran
(1) : Effi Briest (Fontane Effi Briest) en 1974, Despair en 1977 et
Querelle en 1982, film en quelque sorte posthume. Il en écrit
lui-même les scénarii, sauf pour Despair, grosse production
(budget considérable, vocation internationale et stars au générique),
dont Tom Stoppard prend en charge l’adaptation pour l’écran.
Avec Querelle, Fassbinder retrouve ses habitudes en assumant écriture
et réalisation, mais tourne de nouveau en anglais. La production
d’un tel film, qui devait nécessairement provoquer le
scandale, fut autrement plus difficile que celle de Despair, mais
Fassbinder parvint néanmoins à le financer, accomplissant
de la sorte un projet que Werner Schroeter n’était pas
parvenu à mener à bien (le script du film avorté
de Schroeter, écrit par Bukhard Driest, avait même été
proposé à Bertolucci).
Si l’on regarde non pas uniquement les adaptations littéraires,
mais l’œuvre cinématographique tout entière
de Fassbinder, force est de constater que l’hétérogénéité
la caractérise avant tout autre chose. Pourtant, malgré
l’extrême diversité de styles dont témoigne
chacun de ses films, il est possible d’en dégager des
« lignes de forces » et des « constantes formelles
». Telle est l’opinion de Yann Lardeau (2) que nous aimerions
reprendre à notre compte afin de montrer que, si les trois
films que nous allons analyser sont des adaptations d’œuvres
littéraires au sens plein du terme, on les reconnaît
néanmoins d’emblée, thématiquement et stylistiquement,
comme des « films de Fassbinder » (3).
Le paradoxe de l’adaptation selon Fassbinder —
non pas faire un film d’un roman, mais transformer un film en
roman
Dans toutes ses adaptations, Fassbinder, comme scénariste et
comme metteur en scène, se veut fidèle au roman original
(Kraft Wetzel, dans un entretien avec le réalisateur en 1974,
soulignait déjà, et à juste titre, la qualité
très littéraire d’Effi Briest (4)). Aussi des
pans entiers de dialogues et de passages narratifs sont-ils restitués
tels quels dans les trois films qui nous intéressent. Un examen
rapide de deux scènes liminaires suffit à le mettre
en évidence. En effet, on remarque qu’Effi Briest, comme
plus tard Querelle, impose immédiatement au spectateur une
lecture off des premières lignes du texte littéraire
— effectuée ici par le réalisateur lui-même,
là par Hilmar Thate, mais si sa mort n’était intervenue
avant le bouclage complet du film, Fassbinder aurait également
été la voix off de Querelle —, tandis que l’image
tente de transposer les descriptions littéraires (dans Effi
Briest, celle de la maison de la famille von Briest et plus particulièrement
du jardin ; dans Querelle, le port de Brest, son architecture, ses
rues étroites, l’éclat singulier du soleil qui
« dore faiblement les façades » de la ville et
Querelle « accroupi et cirant les chaussures du lieutenant »
(5)). De plus, le réalisateur n’apporte quasiment pas
de modification à l’« histoire » (en tant
qu’intrigue) narrée dans l’œuvre écrite
: il peut parfois bouleverser ou rétablir la chronologie, mais
il conserve en général tous les épisodes clés,
supprimant uniquement les personnages ou les anecdotes très
secondaires. Ainsi, dans Querelle, il passe sous silence l’histoire
de Mario avec le docker Tony (et fait du même coup disparaître
Dédé, le petit indicateur du policier), celle du (faux)
cambriolage commis par Gil et Querelle, ou encore tous les épisodes
rattachés au passé meurtrier de son héros (notamment
l’épisode avec le pédéraste arménien
(6)). Dans Effi Briest, les suppressions sont plus minimes encore
: l’histoire du Chinois est « coupée » de
la scène où Geert la raconte à sa femme, et n’intervient
plus ensuite que de façon allusive dans le film ; quant aux
personnages, on note qu’il n’y a plus trois, mais seulement
deux amies d’enfance à Hohen-Cremmen, que Christel disparaît
de la domesticité des Innstetten à Kessin et l’acariâtre
Sidonie von Grasenabb de l’épisode du « traîneau
» (elle n’est plus présente que dans l’évocation
off des visites du couple à la noblesse des alentours). Enfin,
Fassbinder n’efface quasiment aucun épisode de l’intrigue
écrite par Nabokov. Tout au plus relèvera-t-on la disparition
de l’épisode très secondaire du vol de stylo par
Félix, et quelques modifications comme le conflit de Hermann
avec le directeur de la chocolaterie en faillite.
D’une manière générale, davantage que les
écarts, c’est le respect du texte qui nous frappe dans
ces films. Christian Braad Thomsen note à juste titre que Fassbinder,
quand il réalise Effi Briest, n’essaie pas de faire un
film d’un roman, mais au contraire, s’efforce littéralement
de transformer son film en roman (7). Cela apparaît très
nettement, par exemple, dans le long dialogue entre le baron von Innstetten
et son ami Wüllersdorf, au cours duquel les deux personnages
argumentent pour ou contre la nécessité du duel avec
Crampas : on y retrouve, quasiment mot pour mot, les répliques
écrites par Fontane dans son chapitre XXVII (8). Avec Querelle,
Fassbinder réussit même à restituer les passages
les plus lyriques du roman de Genet, non seulement dans les cartons
ou dans les extraits (lus) du journal de Seblon, mais dans certains
dialogues. La scène du combat entre Robert et Querelle en offre
sans doute le plus bel exemple : à la magie de cette scène
minutieusement chorégraphiée, où les corps deviennent
miroirs l’un de l’autre, où les mouvements suggèrent
tantôt la caresse, tantôt le coup fatal, s’ajoute
l’incantation des paroles prononcées alternativement
par les deux frères (9). De la même façon, et
tout en diversifiant ses effets, le réalisateur transpose habilement
dans son film (qui s’apparente malgré tout et en même
temps au « roman de gare hard » (10)) les multiples références
bibliques dont Genet parsème son œuvre. Ainsi, le thème
de la Visitation, qui sert de comparaison dans le roman pour évoquer
la posture de Dédé à genoux devant Mario (11),
resurgit dans le film au moment du meurtre de Vic, pour traduire son
retentissement sur le narrateur-auteur (12). L’allusion (sacrilège)
à une « Piéta », dans le journal intime
de Seblon (13), est transposée dans le film sous forme d’images,
lorsqu’on nous montre, en gros plan, l’album feuilleté
par le même personnage pendant qu’il écoute ses
enregistrements sur dictaphone : parmi les statues antiques, les sculptures
grecques de torses masculins, on distingue une peinture de Madone
portant Jésus sur ses genoux. Mais la séquence la plus
spectaculaire concerne, une nouvelle fois, celle de la lutte entre
les deux frères. Le premier plan nous plonge bizarrement dans
une représentation de la Passion du Christ : un homme, une
couronne d’épines sur la tête, avance courbé
sous le poids de sa croix, tandis qu’une foule rassemblée
se lamente autour de lui. En fond sonore, on perçoit des gémissements
d’hommes puis la voix de Robert (off) : « Saloperie d’enculé
! » C’est seulement alors que la scène, aussi improbable
soit-elle, devient compréhensible pour le spectateur : Robert
et Querelle se battent dans une ruelle, tandis qu’une procession
vient à passer. Les plans alterneront de l’une à
l’autre de ces deux « mises en scènes »,
avant que le cortège ne passe au milieu des deux frères
pour interrompre quelques instants leur ballet mortel, illustrant
visuellement cette phrase du roman : « La rue devenait un passage
de la Bible où deux frères dirigés par le doigt
d’un seul dieu s’insultent et se tuent pour deux raisons
qui n’en sont qu’une. » (14)
Certaines transpositions du roman vers le film traduisent davantage
encore les choix et les goûts personnels de Fassbinder. Ce n’est
probablement pas un hasard si un épisode imaginaire dans Querelle
de Brest se voit mis, dans son adaptation au cinéma, sur le
même plan de réalité que les autres scènes
— si tant est que l’on puisse y distinguer clairement
le réel et l’illusion — : Seblon révèle
dans son journal qu’il aurait adoré que ce soit Querelle
(et non Gil) qui l’agresse et le détrousse. Dans ses
moments de solitude, il met au point, le « dialogue héroïque
qui eût pu s’échanger alors » (15), dialogue
dont se sert Fassbinder pour mettre réellement face à
face le lieutenant et son ordonnance, au moment où ce dernier
vole et écoute le dictaphone de son supérieur («
Je savais que tu étais un meurtrier ! […] Vas-y, frappe-moi
! ») À travers ce seul déplacement, on reconnaît
un des thèmes récurrents dans l’œuvre du
metteur en scène (omniprésent dans Despair), la porosité
de la frontière entre réalité et fantasme. Mais
nous aurons l’occasion, plus loin, de revenir sur le sujet.
Il nous reste d’abord à examiner un dernier type de transposition,
qui concerne plus spécifiquement la structure narrative de
ces trois œuvres.
Traitement de la narration — des transpositions variées
Parmi les trois romans élus par Fassbinder, deux présentent
un système narratif particulier. On peut, en effet, mettre
à part le roman de Fontane, qui — sa date de publication
(1895) y est sans doute pour beaucoup — se présente comme
un récit de facture classique : une narration à la troisième
personne, un narrateur le plus souvent omniscient et un déroulement
quasi uniquement linéaire des actions rapportées. L’adaptation
de Fassbinder, peut-être moins classique qu’elle n’y
paraît au premier abord (nous y reviendrons), reste très
littéraire par l’usage (immodéré ?) qui
y est fait de la voix off : un narrateur neutre impose nettement sa
présence, qui tantôt relate des événements,
tantôt nous restitue le discours indirect des personnages, quand
il ne prend pas carrément en charge leurs dialogues. Les diverses
productions épistolaires intercalées dans le roman sont
fréquemment présentes dans leur intégralité,
soit qu’un gros plan sur une lettre nous permette d’en
lire le contenu, soit qu’un des protagonistes la « récite
» (à voix haute et directement, quand un personnage l’écrit
ou qu’un autre la reçoit, ou bien off, quand c’est
la voix du scripteur absent que l’on entend). Enfin, on pourrait
dire qu’au découpage par chapitre répond un autre
découpage, celui qui est imposé dans le film par les
cartons (récit ou discours) et les fondus (au blanc, le plus
souvent), chargés de souligner le passage d’une scène
à l’autre, comme Fassbinder l’a lui-même
expliqué (16).
Le roman de Nabokov se présente comme un roman à la
première personne, une sorte de confession qui tourne finalement
au journal, quand le temps du narré rejoint celui de l’écriture.
Fassbinder, tout en restant focalisé sur l’histoire intime
de Hermann, déplace le point de vue : ce n’est plus le
personnage qui se raconte. On nous le montre de l’extérieur.
Aussi la perception de l’histoire en est-elle changée,
puisque ce dont le lecteur pouvait douter (y a-t-il une ressemblance
entre Hermann et Félix ? Hermann est-il fou ?), le spectateur
en acquiert la certitude dès que les personnages lui sont montrés
à l’écran, puisque — contrairement à
ce que préconisait Tom Stoppard — Fassbinder a décidé
de ne pas faire jouer les deux rôles par le même acteur.
Mais, bien évidemment, il n’a pas perdu toute l’ambiguïté
du roman ni le malaise qui en résulte : un traitement chronologique
différent et l’introduction de scènes où
il nous montre le double « authentique » de Hermann Hermann
restituent toute l’atmosphère étrange du texte.
L’œuvre de Genet est autrement plus complexe, qui mêle
plusieurs niveaux de narration (une narration principale à
la première personne du pluriel, dans laquelle viennent s’insérer
— sans que rien ne les annonce véritablement, ni dans
le texte lui-même, ni dans la disposition des paragraphes —
des extraits du journal intime du lieutenant Seblon à la première
personne du singulier (et à l’intérieur desquels
le narrateur premier se permet des parenthèses). Ajoutons que
le genre romanesque peut parfois s’effacer pour laisser place
à des paragraphes entièrement poétiques, tandis
que l’aspect polyphonique de l’œuvre se voit renforcé
par diverses citations, présentes en épigraphes du roman
mais aussi disséminées tout au long du texte. Dans l’adaptation
qu’en propose Fassbinder, c’est encore le procédé
de la voix off qui permet la subsistance d’un narrateur et la
récurrence du « nous » (17). Pour conserver la
pluralité narratoriale de l’œuvre originale, la
lecture effectuée off par Hilmar Thate alterne avec les enregistrements
sur bande magnétique de la voix de Franco Nero : c’est
en effet à un dictaphone que, enfermé dans sa cabine
d’où il peut contempler à loisir les marins sur
le pont, Seblon confie ses pensées intimes et réécoute
ses propres réflexions philosophiques. On voit nettement où
vont les préférences du réalisateur puisque certains
extraits du texte de Genet sont davantage encore mis en avant par
leur inscription en noir sur des cartons à fond blanc. Le procédé
n’est pas réservé exclusivement à une «
voix » : prennent cette forme des extraits du récit premier
(18) aussi bien que des citations choisies par Genet lui-même
(extraits de Plutarque ou du Portrait de Saint-Just par Paganel).
Mais c’est certainement la dimension auto-réflexive du
roman français qui était la plus difficile à
transposer à l’écran : le narrateur de Genet ne
cesse de briser l’illusion réaliste en insistant sur
le caractère fictif de l’histoire, en l’exhibant
comme « roman », comme « drame », comme «
livre » (19), en désignant avec insistance les protagonistes
comme des personnages (20) et en révélant les ficelles
de l’écriture romanesque (il a conscience d’employer
un « détestable lieu commun littéraire »,
s’excuse de devoir recourir au roman et s’impatiente de
voir arriver le mot « fin » (21) ). Fassbinder conserve
cette dimension hyper-littéraire quand il laisse subsister,
par l’intermédiaire de la voix off, des passages où
les techniques de la narration sont exagérément soulignées
(« La scène que nous allons vous relater… »)
Mais c’est surtout le renoncement à tout réalisme
dans le décor comme dans la mise en scène qui traduit
le mieux cet aspect du roman de Genet : l’intégralité
du film est tournée en studio, et rien n’est fait pour
le dissimuler au spectateur. Le décor, quasi théâtral,
est plus expressionniste que figuratif : toutes les scènes
baignent indifféremment dans un éclairage fauve de soleil
couchant ; les figurants, quasi immobiles, prennent la pose en arrière-plan
(marins sur le Vengeur, personnel et clients de La Féria, soldats
et ouvriers sur les quais), tandis que les personnages principaux,
plutôt que de jouer, se contentent de réciter presque
mécaniquement leur texte à l’avant de la «
scène » ; les murs des divers lieux censément
clos (cabine de l’aviso, chambre de La Féria, commissariat,
pissotière…) offrent une transparence qui, toujours,
permet d’apercevoir le mouvement extérieur de la rue,
du quai ou du pont du Vengeur — Olivier Assayas parle à
ce sujet de la « théâtralité du décor
unique » (22) —. D’ailleurs, dès les premiers
plans du film, les tours phalliques qui dominent les remparts de la
ville signalaient déjà au spectateur le symbolisme du
décor (23).
Dans Effi Briest également, le décor possède
une indéniable dimension théâtrale. Certes, le
film se conforme a priori au réalisme caractéristique
de l’ouvrage écrit par Fontane. La restitution fidèle
de l’époque à laquelle se déroule l’histoire
(décors, coiffures et costumes des acteurs — le portrait
à l’ancienne, en médaillon, d’Effi / Hanna
Schygulla en est une belle illustration) contraste avec le caractère
atemporel, voire anachronique, de Querelle où viennent s’entrechoquer
diverses décennies du XXème siècle (24): on peut
retrouver les années 40 de Genet dans les scènes de
cabaret où Lysiane, à mi-chemin de l’époque
de Willie (Lili Marleen) et de celle de Lola, assure son spectacle
de chant ; mais du « complet croisé » marron et
de la cravate rouge portés par l’inspecteur Mario (25),
il ne subsiste rien dans les accessoires dont Fassbinder affuble volontairement
le personnage de “flic” et qui sont si conformes à
la mode vestimentaire “gay” des années 80 (tous
de cuir noir clouté, depuis le gilet moulant jusqu’à
la casquette) (26). Le réalisateur efface d’ailleurs
tous les repères trop précis qui ancreraient l’histoire
dans une période bien spécifique : c’est ainsi
qu’à l’argot typique de sa génération,
employé par Querelle dans le roman (« magne-toi le mou…
», « faut pas qui ramène sa crêpe…
», « dis donc, poupée, je marque midi… »
(27)), il substitue un registre de langue beaucoup moins marqué,
en traduisant non dans le lexique mais uniquement dans la prononciation
l’appartenance sociale des personnages. Il exhibe même
de façon provocante les libertés qu’il s’autorise
à l’égard de l’Histoire, par exemple lorsqu’il
nous montre fugitivement un jeu-vidéo où est simulé
un circuit de courses automobiles (28).
Nous aimerions montrer que c’est précisément dans
le traitement particulier de la chronologie interne du récit
que l’Effi Briest de Fassbinder repousse les effets réalistes.
Le film, en effet, procède par « tableaux » : à
la continuité narrative relativement simple du roman (on ne
relève guère que quelques ellipses et accélérations
du rythme de la narration), le metteur en scène fait le choix
d’une succession d’images presque figées. On ne
compte pas le nombre de plans statiques (conversation des trois “jeunes
filles en fleur” autour de la balançoire), de scènes
muettes, comme celle de la gare de Berlin (qui réunit de façon
assez énigmatique Effi, son cousin (29) et Mme von Briest,
et dont le rôle est de signaler l’ellipse sur le séjour
des deux femmes dans la ville) ou encore de scènes qui se figent
tandis que la voix off prend le relais de la narration (la première
visite de Gieshübler à Effi, la confidence de Innstentten
à Johanna qui se jette à ses genoux pour lui baiser
la main…). La coupure entre chacun de ces tableaux est rendue
nettement visible par l’usage qui est fait du fondu au blanc
(parfois au noir) et des cartons. L’impression d’avoir
affaire à des fragments juxtaposés est renforcée
par le mode d’insertion des dialogues : seules des bribes de
conversations ou de monologues nous sont livrées et on ne compte
pas les scènes qui débutent in medias res, ni celles
où le fondu enchaîné vient interrompre une conversation
inachevée (quand ce n’est pas la voix off qui vient se
superposer à celle des personnages, comme dans cette scène
où Mme Briest et sa fille font une de leurs dernières
promenades le long de l’étang). Tout l’art de Fassbinder
consiste bien sûr à opérer des choix tels que
les ellipses puissent être aisément comblées par
le spectateur. Une technique originale permet aussi de ne pas tout
montrer à l’écran, et de raconter simultanément
deux événements : elle consiste, en opérant un
saut en avant dans la temps, à mettre sous nos yeux un «
tableau » (l’entrevue initiale avec Innstentten dans la
demeure familiale, par exemple) ou une scène muette (la fuite
d’Effi dans un dédale d’escaliers) et à
laisser le narrateur pallier l’ellipse, ajouter du sens à
l’image (le dialogue où Mme Briest annonce à Effi
qu’Innstentten a demandé sa main ; le récit de
la rencontre fortuite avec Annie dans le tramway). De multiples effets
d’échos et de répétition viennent, par
ailleurs, court-circuiter la linéarité du récit
: les séquences initiale et finale nous montrent un même
plan de la demeure des von Briest qui met comme entre parenthèses
le bref et tragique destin d’Effi et finit par nier l’existence
de cette figure d’opprimée. La similarité de nombreux
plans vient également instaurer un rythme itératif,
tout en soulignant la monotonie de cette vie essentiellement placée
sous le signe de l’ennui et de la mélancolie : à
plusieurs reprises on peut voir, dans un lent travelling, un ou deux
personnages (féminins en général) avancer de
profil dans un paysage champêtre. Un soir, Johanna et Mme Paasche
se promènent en bavardant dans les rues de Kessin ; plus loin,
c’est exactement sous les mêmes angles que sera filmé
le couple Innstentten rentrant d’une soirée mondaine.
Au moins quatre scènes d’intérieur sont vues exactement
de la même façon : la caméra reste au seuil de
la pièce où les personnages sont « disposés
» — les mouvements et les déplacements sont rares
—, si bien que le chambranle de la porte dessine comme un cadre
autour de ce tableau. Enfin, on n’oubliera pas dans cette liste
non exhaustive, la multiplicité des plans où la caméra,
après un lent travelling, s’arrête sur le visage
d’Effi qui, dans un silence, baisse les yeux avant que son image
ne s’évanouisse dans le fondu au blanc. L’évolution
de l’héroïne au cours du temps s’inscrit aussi
dans un mouvement cyclique : la toute jeune fille d’à
peine 18 ans qui épouse Innstetten est progressivement «
changée », devient « une femme » (30) (on
notera qu’en épousant l’ancien prétendant
de Mme von Briest — donc en accédant au statut de «
dame » —, elle se met curieusement à ressembler
à sa mère, portant les mêmes toilettes, se coiffant
tout comme elle) avant de parcourir le chemin inverse. De fait, quoiqu’une
dizaine d’années se soit écoulée, les dernières
scènes du film nous restituent à l’identique la
demoiselle du début de l’histoire, qui, dans sa robe
blanche, cheveux aux vents, s’amuse et rit sur la balançoire
du jardin familial. Le procédé est d’ailleurs
semblable dans Querelle qui reprend au final le plan d’ouverture
sur le pont du Vengeur, avec un même effet de négation
rétrospective de toute l’histoire : « Je m’étais
trompée ! », vient de dire Lysiane à Robert en
lui tirant les cartes, « T’as jamais eu de frère
! » Dans les deux cas, la tentative d’occulter le passé
est vouée à l’échec. Lysiane s’efforce
pitoyablement de masquer l’effondrement dont sont victimes tous
les personnages qui ont été au contact de Querelle (elle
la première : « Tu m’as anéantie »,
dit-elle au marin), tandis qu’Effi, plus lucide peut-être,
se heurte à l’impossibilité d’être
« toujours comme autrefois » : « Tout cela est du
passé et je n’ai voulu que le faire revivre pour une
fois », avoue-t-elle au pasteur Niemeyer. Dans Despair, l’effet
recherché par ces effets d’échos est un peu différent
: ils signalent avant toute chose chez Hermann la perte de cette capacité
à distinguer le semblable et le dissemblable et traduisent
ces impressions vagues de « déjà vu » ou
de « déjà vécu » dont le personnage
souffre dans le roman de Nabokov. À partir de ressemblances
minimes (un tableau représentant sur fond orange une pipe et
deux roses/un autre, sur fond jaune mais dans une même composition
d’ensemble, deux pêches et un cendrier ; lui-même/Félix/un
ouvrier de son usine), l’esprit d’Hermann — à
moins que ce ne soit la réalité qui se joue de ses sens
— opère des équivalences rigoureuses. Aussi les
effets de miroirs sont-ils multipliés dans l’une des
dernières séquences du film qui nous montre le personnage
terré dans sa misérable chambre d’hôtel
: le broc d’eau dans l’évier, près du miroir
brisé, rappelle les natures mortes peintes par Ardalion ; le
goutte à goutte du robinet sur les morceaux cassés renvoie
à celui de l’eau sur les coquilles d’œufs
dans le tout premier plan du film ; quand Hermann s’approche
de la fenêtre, on distingue un paysage de montagne fort semblable
à celui qui était peint sur une toile accrochée
dans l’auberge où le héros faisait la connaissance
d’Orlovius ; enfin, l’assaut donné par les policiers
pour arrêter le meurtrier de Félix évoque inévitablement
la scène du film dans le film.
Cette insistance sur la répétition, le retour du même,
les effets d’écho et de dédoublement sont à
inscrire au nombre des thèmes récurrents non seulement
dans les trois films qui nous intéressent mais dans l’ensemble
de l’œuvre de Fassbinder. C’est en cela que, selon
nous, toutes adaptations qu’elles soient, les trois versions
portent l’empreinte manifeste du réalisateur. Ce dernier
le reconnaît d’ailleurs implicitement lorsqu’il
affirme ne pas se contenter d’adapter de la littérature
à l’écran :
« J’ai véritablement presque toujours […]
adapté des livres avec lesquels ou auxquels j’avais un
rapport qui n’était pas simplement que je savais que
le livre existait, qu’il était bon et qu’il me
semblait bien se prêter à une adaptation cinématographique.
C’étaient toujours des livres auxquels j’avais
un rapport personnel d’une grande intensité et passionnant
pour moi. » (31)
Parmi les motifs qui passionnent Fassbinder, on distinguera ceux
qu’il trouve tels quels dans les romans qu’il choisit
de transposer à l’écran — et qui sans doute
sont à l’origine de son attirance pour les ouvrages en
question — et ses propres thèmes obsessionnels, qu’il
découvre à l’état d’embryon dans
les textes et se charge d’amplifier dans ses films.
Des films de Fassbinder à part entière —
sujets obsessionnels et thèmes récurrents
Il est bien évident que le concept de double et la question
de l’identité (perdue, cherchée ou usurpée)
occupent déjà une place de choix dans le récit
de Genet comme dans celui de Nabokov. Mais Fassbinder parvient à
amplifier ces phénomènes troublants de réduplication
des êtres et met l’accent sur l’intense angoisse
générée par les fluctuations de l’identité
de soi.
Le choix d’un point de vue en focalisation interne pour l’intégralité
du récit de La méprise permet d’occulter un certain
temps la folie d’Hermann : il « doute de sa propre raison
» en apercevant pour la première fois son double parfait,
mais rassure le lecteur sur sa santé mentale. (32) C’est
avec la multiplication des témoignages sur l’absence
de ressemblance entre Hermann et le cadavre de Félix, et l’entêtement
du personnage à « croire en la perfection de [s]on double
» (33), que le lecteur acquiert la certitude de la folie du
narrateur. Le point de vue externe de la caméra ne permet pas
d’entretenir une telle confusion aux yeux du spectateur : à
partir du moment où Félix est montré à
l’image, nulle confusion n’est possible entre Dirk Bogarde
et Klaus Löwitsch. Fassbinder rétablit donc un déroulement
chronologique des faits, qui lui permet de repousser la scène
cruciale de la première rencontre des « doubles »
— alors que Nabokov commençait par cette scène
puis revenait en arrière pour présenter son personnage
et le contexte de l’histoire — et, surtout, il dilate
et répète les expériences de dissociations auxquelles
Hermann avoue se livrer avant de connaître Félix. D’emblée,
après les deux plans successifs du générique,
le film nous plonge dans une de ces inquiétantes scènes
de dédoublement où Hermann se sent observé par
son double — quand ce n’est pas l’inverse (comme
le réalisateur renonce à tout trucage photographique,
écrit Wilhelm Roth, le « spectateur perd toute vue d’ensemble
: qui est Hermann, qui est le double, personne ne le sait plus…
» (34)). Ici, nulle « extase » à «
être dans deux endroits différents à la fois »
(35), mais plutôt une angoisse, qui se lit sur le visage de
Dirk Bogarde, soulignée par le retour d’un même
thème musical à chaque fois qu’il croise le regard
de son jumeau, dans la chambre conjugale comme dans la salle de cinéma
où il assiste à une projection en compagnie de sa femme
et d’Ardalion. Le réalisateur a eu l’idée
ingénieuse de ne jamais montrer dans un même plan Hermann
et son double, laissant de la sorte subsister le doute quant à
la réalité de ces apparitions. Et il parvient en même
temps à fusionner trois « entités », notamment
dans ce rêve où Hermann s’approche de son double
endormi pour le contempler avec amour quand celui-ci se réveille
et tourne vers lui un visage qui n’est plus que celui de Félix.
Avec Querelle, nous retrouvons chez Fassbinder la même volonté
de bouleverser et de mêler les identités, de façon
plus prononcée encore que dans le roman du même nom.
Durant tout le film, vrais et faux doubles se croisent et se fascinent
réciproquement (36): la parfaite ressemblance entre Querelle
et son frère n’existe pas visuellement à l’écran
; elle ne subsiste que dans le texte et dans les dialogues empruntés
à Genet (« Vous vous ressemblez comme des jumeaux »,
dit Lysiane à Robert, « l’étrange ressemblance
des deux frères semblait fasciner leur entourage », raconte
la voix off). En revanche, les personnages de Robert et de Gil sont
tous deux joués par le même acteur, Hanno Pöschl.
La scène la plus éclairante de ce point de vue se déroule
dans le bagne désaffecté : pour que Gil ne soit pas
reconnu (!) lorsqu’il attaquera le lieutenant Seblon en pleine
rue, Querelle le revêt de ses propres habits de marin et lui
colle au-dessus des lèvres une petite moustache absolument
semblable à celle que Robert arbore tout au long du film. L’identité
est alors parfaite entre Gil et Robert et fait apparaître une
triple équivalence (Querelle = Robert = Gil). Robert est le
frère jumeau du héros et Gil — double physique
de Robert — est son « frère de sang » au
sens où, ayant tué, il est son semblable dans le crime.
Mieux encore, Gil n’est pas uniquement un de ses pairs parce
qu’il est meurtrier : en endossant l’assassinat de Vic
commis par Querelle, en se « par[ant] d’un vrai meurtre
» (prémédité et non gratuit), il devient
le marin dont il a symboliquement revêtu la tenue (37). Le sang
que l’on fait couler consacre la gémellité, mieux
encore que les liens du sang — ces liens dont l’infidèle
Lydia, dans Despair, se plaît à répéter
à son mari qu’ils sont « sacrés ».
On notera, à ce sujet, que chacune de nos adaptations met en
scène au moins un crime : que l’arme soit un objet tranchant
(tesson de bouteille utilisé pour tuer Théo, couteau
à cran d’arrêt pour le meurtre de Vic, dans Querelle)
ou un pistolet (le duel avec Crampas, dans Effi Briest ; la blessure
de Seblon par balle, dans Querelle ; le coup de feu fatal à
Félix, dans Despair, précédé des tirs
qui accompagnent un cauchemar d’Hermann (38)), le sang coule
dans les trois films, tout comme la violence physique et/ou morale
domine dans toute l’œuvre du réalisateur. Cependant,
l’accent qui est volontairement mis sur la profusion des doubles
et la confusion des identités souligne avant tout l’effrayante
indistinction entre illusion et réalité, et tout, dans
l’image comme dans le récit, est là pour nous
le rappeler. « Mais de quelle réalité s’agit-il
? » demande ingénument Lydia, personnage d’écervelée
néanmoins chargée de transmettre certaines vérités.
« C’est à partir d’Effi Briest que l’image
est systématiquement démultipliée par un jeu
de miroirs » (39), note à juste titre Yann Lardeau. L’adjectif
« systématiquement » n’est pas hyperbolique
et il serait fastidieux d’énumérer tous les plans
où Fassbinder introduit un miroir ou une surface à la
fois transparente et réfléchissante — «
c’est l’écho ! », pour reprendre une fois
encore une formule de Lydia —, quand il ne perd pas son personnage
dans le labyrinthe de glaces d’une fête foraine, avant
de confronter ironiquement à des miroirs déformants
(40) celui qui ne distingue plus le même de l’autre :
les façades de La Féria rappellent les cloisons en verre
de l’appartement des Hermann, où des silhouettes féminines
sont dessinées en verre dépoli ; la secrétaire
du chocolatier est comme enfermée dans une cage de verre, elle-même
à l’intérieur du bureau de Hermann, position qui
prive le personnage dominé de toute intimité ; et nous
avons déjà fait remarquer que tous les murs avaient
tendance à perdre leur opacité dans Querelle. Un simple
exemple suffira à montrer qu’il s’agit bien d’une
obsession propre au réalisateur : la porte de La Féria
décrite par Genet est un « panneau épais recouvert
de fer, armé de longues pointes de métal luisant […]
dirigées contre la rue », et fonctionne comme le «
signe de la cruauté accompagnant les actes d’amour. »
(41) Elle devient dans le film une des multiples cloisons transparentes
du décor.
L’omniprésence du mensonge et diverses formes de folies
viennent un peu plus troubler la frontière déjà
bien floue entre réalité et illusion. Explorant, comme
dans bien d’autres œuvres, les rapports de domination et
de soumission entre les êtres, Fassbinder met en avant l’aveuglement
de Hermann : « Tu penses que je la domine ? Mais n’importe
qui te dira qu’elle m’adore ! » dit-il … à
l’amant de sa femme ! Ce personnage, capable de voir des ressemblances
là où il n’y en a pas, devient totalement incompétent
lorsqu’il s’agit de voir la vérité qui lui
crève les yeux. (42) Et pourtant, c’est un expert en
mystifications et en impostures : menteur pour ainsi dire professionnel
(43), il est assez doué pour débiter une autobiographie
différente selon les circonstances et les nécessités
: devant Müller, il fait de sa mère « une bonne
grosse bourgeoise, avec des tas de bagues, et s’empiffrant de
chocolats les uns derrière les autres » ; face à
Orlovius, elle devient une femme « belle et raffinée,
une aristocrate russe de vieille souche » qu’il revoit
encore, « les soirs d’été, vêtue d’une
robe de soie lilas, assise dans son rocking-chair, en train de s’éventer
». Devant le directeur de l’usine de chocolat en faillite,
le récit deviendrait presque burlesque (44) si l’on ne
sentait, dans le ton et l’agitation de Hermann, le trouble intense
provoqué en lui par la vision des petits bonshommes en chocolat,
tous strictement identiques les uns aux autres, et qui défilent
sur un tapis roulant. Les changements d’identité sont
dans ses habitudes, si l’on en croit ses propres affirmations
: en utilisant des papiers falsifiés, il s’est fait passer,
au début de la guerre, pour un Chemise Noire, combattant les
Rouges, dans l’armée blanche. « Mais après
la Révolution, je me suis retrouvé dans la peau d’un
Caucasien, combattant les Chemises Noires, dans l’Armée
Rouge ! » L’échange d’identité auquel
il compte procéder avec Félix représente comme
l’aboutissement de toutes ces usurpations (45) (lui-même
parle de « chef-d’œuvre »), mais il finit par
se retrouver véritablement dans la peau de son double. «
Comment devenir lui ? » s’interrogera aussi Seblon, fasciné
par Querelle. Cependant, Hermann en vient à ne plus distinguer
l’autre de lui-même.
Le sentiment de perte d’identité est source de jouissances
comme des affres les plus terribles. Hermann, qui voulait en tirer
parti, plonge dans la folie. Nouvellement confronté à
cette impression, Gil, le personnage de Querelle, est tout d’abord
déstabilisé : quand, après son crime, il lit
son nom en gros dans le journal, il croit « qu’on parl(e)
de quelqu’un d’autre ». Il ne connaît pas
encore la sensation de puissance d’un meurtrier comme Querelle,
auquel les assassinats confère « plusieurs identités
» et qui, après avoir égorgé Vic, va s’offrir
à Nono pour entrer dans un corps nouveau et renaître
en se lavant de la souillure. Néanmoins, Gil est déjà
un autre, un « petit Querelle », un « germe de Querelle
» destiné à devenir son double parfait. Dans Despair,
les scènes de quiproquos répondent en écho à
cette thématique de la perte d’identité : Hermann
prend l’assureur Orlovius pour un grand psychanalyste viennois
et lui confie ses tourments concernant les dédoublements de
la personnalité. Plus tard, il croit que Félix sonne
à sa porte, et il lui faudra porter les mains sur le visage
du visiteur pour se convaincre qu’il ne s’agit que de
Perebrodov. Les homonymes, sortes de sosies sur le mode mineur, sont
aussi l’occasion de malentendus : Hermann, dans une discussion
avec sa secrétaire, confond Müller le chancelier et «
notre Müller », l’employé de son entreprise.
Aussitôt, dans sa formulation, il en vient à mettre en
doute de sa propre identité, à se confondre avec Félix
: « Est-ce que je suis fou ? Qu’est-ce que je suis, ici
? Le patron, ou bien un va-nu-pieds, errant partout à la recherche
d’un travail ? » (Ce qu’il deviendra effectivement
à la fin du film : un vagabond voyageant à pieds sur
les routes, mal rasé, sale, un sac de voyage sur l’épaule
et le passeport de Félix dans la poche.)
Bien souvent, l’identité des personnages de Fassbinder
se dissout dans diverses formes de créations fictives : il
peut s’agir d’univers littéraires, comme ce roman
policier auquel Hermann se réfère (il cite, entre autres,
Conan Doyle), pour se déclarer meilleur créateur que
tous les auteurs d’histoires mettant en scène des crimes
soi-disant parfaits et qu’il juge, quant à lui, médiocres
en regard de son chef-d’œuvre. Cependant, le plus fréquemment,
c’est la fiction cinématographique qui est source des
confusions les plus troublantes entre réel et imaginaire, dès
lors qu’elle peut créer des effets de mise en abyme assez
vertigineux.
Le réalisateur allemand a pu trouver, dans les romans les plus
modernes qu’il a adaptés, des références
plus ou moins explicites à des techniques relevant du théâtre
ou du cinéma. Ainsi, l’auteur-narrateur de Querelle de
Brest délivre ici ou là des indications de mise en scène
(« Et tout ce qu’il [Mario] dira durant cette scène
le sera avec une crispation » (46)), celui de La méprise
des renseignements plus techniques (« Je remontai en partant
de ses pieds, comme on le voit sur l’écran quand l’opérateur
essaie de vous intriguer » (47)), quand ce n’est pas le
personnage principal (Querelle) qui, se projetant dans une scène
d’arrestation et de procès fantasmatique, devient à
la fois acteur, réalisateur et spectateur : après le
meurtre de Vic, Querelle se réfugie dans une vision qui, une
fois de plus, dédouble son être. « Il était
là et il n’y était pas. Il assistait enfin à
la projection du coupable dans la salle des Assises. Il la suivait
et la commandait. » (48) De La méprise, Fassbinder retient
une allusion aux scènes de cinéma où un homme
rencontre son double, scènes imparfaites au sens où
le spectateur peut toujours apercevoir le trucage — une ligne
entre les deux images. Cette réflexion sur la gémellité
est transposée dans l’adaptation de Fassbinder sous forme
d’une scène de film dans le film : Hermann, Lydia et
Ardalion sont au cinéma. Sur l’écran, on voit
un thriller américain muet, qui met face à face des
frères jumeaux à la situation sociale aussi radicalement
opposée que leur ressemblance est parfaite (le hors-la-loi
est le « voyou furtif » dont parle Nabokov, tandis que
son frère policier remplit le rôle du « bourgeois
rangé » (49)). « Y’a une ligne au milieu
», explique Ardalion à sa cousine (50), avant que dans
la salle Hermann n’aperçoive son propre double (filmé
en champ-contrechamp et non pas dans le même plan), assis à
quelques rangées de fauteuils derrière lui. De plus,
on notera que le film projeté est une mise en abyme du film
de Fassbinder lui-même, dès lors qu’il préfigure
l’usurpation d’identité et le meurtre commis par
Hermann. C’est particulièrement vrai dans la scène
finale de Despair où le refuge du héros (héros
déchu et vivant la vie misérable de celui qu’il
a tué) est cerné et pris d’assaut par la police,
exactement comme dans le film en noir et blanc. En revanche, alors
que la fiction mime ou préfigure la réalité,
la réalité, elle, peut parfois sonner faux comme du
mauvais théâtre. La distance dans le couple, l’incommunicabilité
entre les deux sexes — marquée dans Effi Briest par tout
un jeu de cadres qui divisent l’image et séparent Effi
d’Innstentten à chaque fois qu’ils semblent réunis
— se traduisent dans Despair par une ridicule comédie
de l’amour (51). Hermann et Lydia prennent l’un et l’autre
un ton faussement enamouré à chacune de leurs courtes
séparations, alors que tout est là pour prouver l’humiliation
du mari trompé et l’indifférence de la femme envers
son mari : Ardalion règne en maître dans l’appartement
des Hermann (il se promène à demi nu, utilise la baignoire,
se fait servir des cocktails…), qui se précipitent néanmoins
dans les bras l’un de l’autre en feignant (mal) de filer
le parfait amour . Cet aveuglement, ce refus de voir la réalité
n’est pas involontaire chez Hermann, dans le cas précis
de ses relations avec son épouse. Il sait très bien
reconnaître la nature fausse de leurs simagrées quand
cela devient nécessaire : « Ne te crois pas obligée
de jouer la tragédie » devant les policiers, prévient-il
Lydia après lui avoir expliqué le plan qui va le faire
disparaître, « tu sais combien ton jeu sonne faux »
(52). Pourtant, lui-même se laisse prendre à des poncifs
dramatiques et cinématographiques. Ainsi, lorsque, à
la manière de Querelle se projetant les images de son propre
procès, il fantasme la suite idéale du meurtre de Félix,
Hermann emprunte son scénario aux clichés du film noir
(l’entrée en scène de l’inspecteur qui enquête
sur sa disparition) et des films d’espionnage (les renseignements
pris par le même personnage auprès d’Orlovius),
au mélodrame (l’évanouissement de Lydia à
l’annonce de la mort de son mari), et trouve des spectateurs
à ses mises en scène (l’assemblée bigarrée
présente à son enterrement, comme sur des gradins, évoque
davantage un public que des proches endeuillés). Le summum
est atteint dans la scène des retrouvailles à l’étranger
avec Lydia, scène filmée comme en surexposition, dans
une lumière très artificielle, mais qui dérape
et qu’il finit par ne plus contrôler puisque c’est
le visage de Félix qui apparaît à la place du
sien (53).
Il n’est pas jusqu’au spectateur du film de Fassbinder
qui ne soit malmené dans cette perpétuelle confusion
entre réalité et chimère. La fin de l’œuvre,
en exhibant le caractère fictionnel de l’histoire racontée,
est on ne peut plus dérangeante car elle rompt l’illusion
réaliste qui présidait jusqu’ici au film : si
le personnage principal perd peu à peu le sens des réalités,
tout est fait pour que nous croyions à l’histoire de
cet homme qui perd peu à peu la raison. « Cher public,
nous tournons un film, ici. […] Je suis un acteur. Je fais ma
sortie. Jamais regarder la caméra… Je disparais…
» Cette réplique finale, amenée par une remarque
de l’hôtesse (54), déréalise tout ce qui
précède puisque c’est l’acteur Bogarde qui
semble prendre la parole et non plus Hermann faisant semblant d’être
acteur et qui prétendait devant Félix chercher une doublure.
On retrouve, à nouveau, une des préoccupations majeures
de Fassbinder dans l’ensemble de son œuvre, que nous laisserons
Wilhelm Roth finalement résumer pour nous : « Le cinéma
est le double de la réalité : la duperie participe de
son essence. » (55)
Stéphanie Dast
1 Ainsi que deux pour la télévision
: La femme du chef de gare et Berlin Alexanderplatz.
2 Y. Lardeau, Rainer Werner Fassbinder, Paris, Cahiers
du cinéma, coll. « Auteurs », 1990, pp. 211-213.
3 Nous empruntons la formule à Hans Günther
Pflaum qui l’employait, en 1980, pour parler de deux de
ces films : « Jusqu’à présent [nous sommes
au moment de la réalisation de Berlin Alexanderplatz] des films
comme Fontane Effi Briest ou Despair étaient à la fois
d’authentiques adaptations d’œuvres littéraires
et, sans confusion possible, des ”films de Fassbinder”
». (Entretien avec R.W. Fassbinder, paru dans Kino n°3 (Hambourg)
en mai 1980 et repris dans R. W. Fassbinder, L’Anarchie de l’imagination.
Entretiens et interviews, Paris, L’Arche, 1987, p. 149.)
4 Entretien paru dans Kino n°18/19, Berlin, 1974,
et repris dans R. W. Fassbinder, L’Anarchie de l’imagination…,
éd. citée, pp. 34-35.
5 J. Genet, Querelle de Brest, Paris, Gallimard,
« L’imaginaire », 1953, pp. 10 et 179.
6 Cette omission doit d’ailleurs être
nuancée puisque l’épisode avec l’Arménien
constitue une des scènes tournées mais coupées
au montage définitf, selon les désirs de la production.
7 Christian Braad Thomsen, Fassbinder : the life
and work of a provocative genius, transl. by Martin Chalmers, London
; Boston, Faber and Faber, 1997, 358 p.
8 T. Fontane, Effi Briest, Paris, Gallimard, «
L’imaginaire », 1981, pp. 273-278. La fidélité
au texte, bien évidemment, n’empêche pas l’originalité
dans le traitement de la scène pas plus qu’elle ne fige
totalement celle-ci : Fassbinder prend un plaisir manifeste à
jouer des cadres dans lesquels il insère les deux personnages
pour les réunir ou les opposer, à multiplier les effets
de miroirs et de diffraction, et parvient même à dérouler
en simultané des scènes normalement successives : de
fait, il intercale dans cette scène de salon six plans, qui
tous nous montrent divers paysages de campagne traversés par
un train ou une voiture, procédé qui permet d’anticiper
le voyage d’Innstetten de Berlin à Kessin, et de passer
sans transition, avec brutalité même, de la décision
du duel à l’exécution de Crampas, de la (longue)
délibération à l’action (fulgurante).
9 « Je passe un fleuve bordé de dentelles.
Aide-moi, j’aborde à ta rive… », «
Saute sur mon rire. Accroche-toi. Ne t’occupe pas de ta douleur.
Saute. », « Mon rire, c’est le soleil qui chasse
les ténèbres […]. J’ai criblé la
nuit de poignards »… (J. Genet, op. cit., p. 109.)
10 Y. Lardeau, op. cit., p. 74.
11 Le garçon est comme une jeune sainte visitée
et écrasée par la Révélation. (J. Genet,
op. cit., p. 45.)
12 « La scène que nous allons vous relater
est une libre transposition des circonstances qui révélèrent
Querelle à nos yeux. Cet événement est comparable
à la Visitation. »
13 « Je ne connaîtrai la paix que baisé
par lui, mais de telle façon qu’enfilé il me gardera,
allongé sur ses cuisses, comme une « Piéta »
garde Jésus mort ». (J. Genet, op. cit., p. 244.)
14 J. Genet, op. cit., p. 105.
15 Ibid., p. 233.
16 Fassbinder voulait en effet qu’avec ce film,
il en aille « de même qu’avec la lecture, où
c’est seulement grâce à l’imagination qu’on
transforme des caractères et des phrases en une histoire ».
Dans cette optique, les fondus au blanc « sont employés
de la même façon que lorsque vous lisez et que vous feuilletez
les pages ou qu’un nouveau chapitre commence et qu’on
a alors une espèce de coupure. » (Entretien cité
avec Kraft Wetzel, repris dans R. W. Fassbinder, L’Anarchie
de l’imagination…, éd. citée, pp. 35-36.)
17 Voici par exemple ce que le spectateur entend
la voix off réciter, tandis que l’image lui montre les
manœuvres de Querelle et de Vic pour passer la drogue sur le
port : « Peu à peu, nous voyons que Querelle, déjà
maître de notre chair, prenait possession de notre âme,
se repaissant du meilleur de nous-même. En raison de cela, nous
voulons faire de Querelle le héros de ceux qui sont bafoués…
»
18 « À la solitude morale du criminel
s’ajoute celle de l’artiste, qui ne reconnaît aucune
autorité, hormis celle d’un autre artiste. »
19 J. Genet, op. cit., pp. 10, 16, 21, 71, 226…
20 George Querelle est « le héros du
livre », personnage idéal et héroïque, il
doit devenir « personnage de roman » ; « Mario,
ni aucun des héros de ce livre (sauf le lieutenant Seblon,
mais Seblon n’est pas dans le livre), n’est pédéraste
». (Ibid., pp. 11, 21 et 71.)
21 Ibid., pp. 225, 226 et 218 (« Le mouvement
de ce livre doit s’accélérer. »), 229 («
Ce livre dure depuis trop de pages et nous ennuie. »).
22 Olivier Assayas, « L’Enfer de Brest
», in Cahiers du cinéma, n°340, oct. 1982, p. 26.
23 Notons qu’il est possible que Fassbinder
en ait trouvé l’idée chez Genet lui-même,
dans une description qui ouvre le roman (« Brest est une ville
dure, solide […]. Sa dureté ancre le port… »)
ou/et dans l’épisode qui relate un souvenir d’enfance
de Querelle, dans un autre port, celui de la Rochelle. (Au pied d’une
des deux tours massives qui ferment le port, le jeune garçon
éprouvait un sentiment d’orgueil « de savoir qu’une
si haute tour est le symbole de sa virilité, si bien qu’au
bas de la muraille, lorsqu’il écartait les jambes pour
pisser, elle semblait être son sexe. ») (J. Genet, op.
cit., pp. 10 et 38-39.)
24 Rappelons, sans nous y attarder, que Despair,
tout en restant fidèle au chronotope du roman (l’Allemagne
des années 1930) met l’accent sur la montée du
nazisme. On sait combien Fassbinder s’est intéressé,
tout au long de sa carrière, à cette période
trouble de l’histoire allemande.
25 J. Genet, op. cit., p. 32.
26 De même, les tenues de Nono (débardeur
noir ou chapeau de cow-boy blanc) ou celles des badauds (comme les
ouvriers en virée dans les quartiers chauds, leur casque de
sécurité invariablement vissé sur la tête)
tiennent davantage du déguisement que du costume réaliste.
27 J. Genet, op. cit., p. 15.
28 Il s’agit de la scène située
dans un bar, où Gil chante pour Roger, observé par Querelle
et par Théo, qui joue sur la machine en question.
29 Personnage qui n’aura d’ailleurs jamais
droit à la parole lors de ses apparitions.
30 T. Fontane, Effi Briest, éd. citée,
pp. 212.
31 Entretien avec Hans Günther Pflaum, paru
dans Kino n°3, Hambourg, 1980 et repris dans R. W. Fassbinder,
L’anarchie de l’imagination, éd. citée,
p. 150.
32 V. Nabokov, op. cit., p. 24.
33 Ibid., p. 233.
34 W. Roth in Yaak Karsunke, Peter Iden, Wilfried
Wiegand, Wolfram Schutte… (et alt.), Fassbinder, trad. par C.
Jouanlanne, Marseille, Rivages, 1986, p. 163.
35 V. Nabokov, op. cit., pp. 47-49.
36 Le thème du double, qui concerne surtout
le personnage principal, apparaît aussi dans les intrigues qu’on
dirait plus secondaires : Gil désire Roger parce qu’il
a « la même gueule » que sa sœur ; quand Querelle,
noir de charbon, vient se poster arrogamment sur le pont pour émouvoir
Seblon, Nono/Günther Kaufmann apparaît sur le quai, torse
nu, offrant comme un miroir au marin qui s’est donné
à lui.
37 Fassbinder trouve sans doute l’idée
de faire jouer Robert et Gil par un seul acteur dans les lignes du
roman qui retracent la première rencontre de Querelle avec
Gil, cet « autre criminel », ce « frère »
qui fait aussitôt surgir l’image du frère biologique
: « Sa ressemblance avec son frère lui causait un peu
ce regret de l’ami merveilleux. En face de Robert, il se demandait
s’il était criminel, il le craignait et l’espérait.
[…] Il serait beau qu’un tel miracle fût réussi…
» C’est donc Querelle lui-même qui rêve d’amalgamer
et de confondre les deux hommes. (J. Genet, op. cit., pp. 142-143.)
38 Dans le cadre du Palais des Glaces où le
héros a rencontré Félix pour la première
fois, en une succession onirique d’images saccadées,
on voit Félix décharger son revolver sur Hermann. Mais
c’est le double qui s’effondre, comme touché par
les balles qu’il destinait à son propre reflet.
39 Y. Lardeau, op. cit., 1990, p. 232.
40 On en trouve l’équivalent dans Querelle
lorsque le héros, une fois son meurtre accompli, regarde son
reflet dans de l’eau, reflet qui se trouble quand ce «
monstre » trempe ses mains afin d’en ôter le sang.
41 J. Genet, op. cit., p. 28.
42 Inversement, Lydia, se croyant très intuitive,
pense avoir découvert une liaison (qui, en réalité,
n’existe pas) entre son mari et la bonne. Aussi dit-elle à
Hermann d’un air entendu : « Et ne va pas croire que j’ignore
ce qu’il y a entre toi et Elsie ! Je le sais depuis des semaines.
» Mais elle a beau mettre ici en avant ses qualités de
défiance, elle se montre, dans une scène ultérieure,
immédiatement convaincue de la véracité des affabulations
de son époux : « Tu m’as entendu parler d’un
frère… » ment-il. Comme elle ne peut corroborer
l’assertion, il insiste et elle finit par admettre : «
Oh, oui… Je crois bien. »
43 « Mais je dis la vérité !
» s’exclame-t-il, en prenant un air outragé lorsque
Félix refuse de croire qu’il est acteur.
44 « Ma mère était une Rothschild.
Pour leur mariage, mon père lui a donné des rubis. Sa
dot à elle était l’équivalent de son poids
en pièces d’or. Une enquête a révélé
qu’elles étaient en chocolat. Mon père est mort
de chagrin. Ma mère, du diabète. J’ai hérité,
bien entendu, des pièces en chocolat, et j’ai oublié
le passé… Ma femme est une Finkelberg ! Sa dot à
elle, c’était son poids. »
45 Rappelons que dans le texte original, Hermann
usurpe à deux reprises l’identité d’Ardalion,
autrement dit prend le nom de celui-là même qui usurpe
sa place de mari.
46 J. Genet, op. cit., p. 47.
47 V. Nabokov, op. cit., p. 98.
48 J. Genet, op. cit., p. 58.
49 V. Nabokov, op. cit., p. 34.
50 Voir aussi, plus tard, cette remarque naïve
placée dans la bouche de Félix : « Un jour, j’ai
vu un film avec des jumeaux. On n’en voyait qu’un seul
à la fois. Ou alors, quand ils étaient filmés
ensemble, ça faisait une ligne au milieu. »
51 Les personnages ne sont d’ailleurs pas dépourvu
d’une certaine ironie moqueuse, voire féroce, à
l’égard de la comédie qu’ils se jouent :
« Je ne vais pas quitter le lit de toute la journée »,
se plaint Lydia à l’annonce du départ d’Hermann
en voyage, signifiant à la fois que cette séparation
la rend malade, mais aussi qu’elle passera la journée
au lit avec Ardalion — et, de fait, Hermann rentré à
l’improviste, la retrouve, en déshabillé, dans
l’atelier du “cousin“.
52 Le genre dramatique apparaît également
dans Querelle (où il est déjà fort présent
dans les décors, nous l’avons dit), mais contrairement
à ce qu’on observe parfois dans Despair, il est envisagé
sur un mode sérieux : tels des héros tragiques, les
personnages peuvent réciter des sortes de monologues chargés
d’indiquer au spectateur leurs états d’âme,
et ce en présence d’autres personnages auxquels ils ne
s’adressent pourtant pas. « Nono ne m’aime pas »,
dit Querelle, le regard dans le vide, alors que Mario et Nono sont
accoudés au bar près de lui. « Plus ça
va, plus j’ai pourtant l’impression que quelque chose
se passe. Je m’aliène bien plus à Nono. Je ne
veux pas admettre que Nono est le maître de moi juste parce
qu’il me baise. Mais on ne peut pas impunément se prêter
chaque jour au jeu sans jamais en devenir esclave… »
53 Hermann a des dons certains pour se “faire”
son cinéma. Déjà, les scènes de dissociation
évoquent une projection cinématographique : Hermann
est un spectateur assis dans son fauteuil, plongé dans l’obscurité
de son appartement et qui se contemple lui-même à l’écran,
faisant l’amour à sa femme. Un rayon de lumière
tremblotant suggère parfaitement le projecteur d’une
salle de cinéma (on retrouve le même éclairage
dans la scène réelle où les personnages sont
au cinéma), mais peut se justifier logiquement si l’on
se reporte au texte de Nabokov, lorsqu’il évoque l’éclairage
de l’appartement : « Toutes les cinq secondes venait,
rasant les toits, le rayon pâle de la Tour de la Radio : secousse
lumineuse, la douce folie d’un feu tournant. » (V. Nabokov,
op. cit., p. 89.)
54 « L’année dernière,
nous avons eu des acteurs : toute une équipe de tournage. […]
Tout le monde a eu un rôle, tout le village… On jouait
des villageois. »
55 W. Roth, op. cit., p. 165.
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