Le
mariage de Maria Braun : miracles et désastres
Par Denitza Bantcheva, écrivain et critique,
directrice de l’ouvrage collectif Fassbinder l’explosif,
collection "CinémAction"
Introduction
Le mariage de Maria Braun (1978) constitue le premier volet
de la « trilogie allemande » de Fassbinder, les suivants
étant Le secret de Veronika Voss et Lola (1981).
La dimension historique du film, affichée, a été
largement commentée par la critique, au point d’occulter
ses aspects les plus intéressants dans certaines analyses. En
effet, le lieu commun le plus courant veut que le personnage de Maria
Braun ne soit rien d’autre que l’incarnation de l’Allemagne
d’après-guerre, ce qui revient à limiter sa portée
à celle d’un cliché, tout en contredisant la manière
dont le cinéaste lui-même a pris soin de présenter
son héroïne dans la diégèse.
Une lecture plus attentive permet de remarquer que l’aspect «
typique » de Maria en tant qu’Allemande d’une époque
précise tient surtout aux situations qu’elle traverse,
tandis que les caractéristiques propres à son personnage
(qui la distinguent nettement de « l’Allemande moyenne »)
et ses choix forment son vrai intérêt tout comme ils assurent
la portée universelle du film.
I) Une femme qui n’est pas comme les autres
Le principe le plus constant du scénario consiste à
placer l’héroïne dans des situations typiques de l’espace-temps
où elle évolue, pour mettre en valeur son côté
extraordinaire. Ainsi, au début du film, Maria fait partie de
la foule féminine qui attend quotidiennement à la gare
l’éventuel retour des hommes soldats, mais tandis que les
autres femmes porteuses de pancartes quittent progressivement ce lieu
(soit qu’elles aient retrouvé leurs maris, soit qu’elles
aient renoncé à les attendre), la protagoniste persiste
à y retourner, jusqu’à rester la dernière
qui affiche son espoir. Il faut remarquer que son entourage –
les femmes « normales » que sont sa mère et son amie
Betti – critique son attitude : selon elles, Maria devrait se
résigner à l’idée de l’absence définitive
d’Hermann Braun. Dans le même esprit, l’infirmière
veuve avec laquelle la protagoniste discute la perçoit comme
une victime, la plaignant de n’avoir pas « profité
longtemps » du mari qu’elle suppose mort ; ce point de vue
revient à voir Maria comme identique à soi et à
nombre d’autres, mais l’héroïne réplique
: « Si ! [j’en ai profité longtemps] Une demi-journée
et toute une nuit », refusant ainsi l’assimilation aux femmes
qui s’identifient avec un sort déplorable. Et face au vieux
médecin de famille, remarquant qu’il ne lui demande pas
de nouvelles d’Hermann, Maria résume sa situation par rapport
aux autres : « Vous ne croyez pas qu’il va revenir. Mais
moi, si. »
Ce leitmotiv du début du film met en valeur les traits extraordinaires
qui définissent Maria de la façon la plus évidente
: la force de son amour, sa confiance en l’avenir et sa ténacité
inébranlable. Comparée aux personnages secondaires, elle
peut être vue comme une rêveuse (elle refuse d’admettre
que, comme Betti le prétend, la vérité, c’est
le ventre qui crie famine, et non pas l’amour), mais c’est
une rêveuse étonnamment douée pour lutter avec la
réalité : pour prendre en compte les circonstances et
pour y maintenir son but idéal en faisant le minimum de concessions.
Si elle accepte de devenir entraîneuse dans le bar réservé
aux Américains, et de prendre un amant « utile »
- le GI noir Bill -, elle n’en reste pas moins « mariée
avec [s]on mari », même après qu’on lui a annoncé
la mort d’Hermann. (Ainsi présenté comme plus fort
que la mort, son amour devient la cause symbolique du « miracle
» du retour de Braun.)
D’autres caractéristiques complètent l’image
de Maria : l’absence totale de préjugés, le manque
d’esprit nationaliste, raciste ou revanchard, et le sens de l’humour
qui persiste jusque dans les moments de peine. Sur ces trois points
aussi, elle se distingue des gens ordinaires, notamment en ne voyant
aucun problème dans le fait que Bill soit américain et
noir (« Mieux vaut noir que brun ! », réplique-t-elle
plaisamment à Betti, avant de prendre conscience du double sens
de l’adjectif qui ne renvoie pas seulement aux nazis, mais aussi
au nom de famille qu’elle tient de son époux, et d’en
rire). De même, elle se comporte avec un naturel stupéfiant
lorsque Hermann la trouve sur le point de coucher avec Bill : au lieu
de se sentir gênée et coupable, ou de penser à éviter
le conflit auquel on peut s’attendre, elle se montre complètement
émerveillée du retour de son mari, et adresse à
son amant une réplique qui l’invite à s’en
réjouir avec elle. Par la suite, Maria refuse aussi de considérer
comme problématique l’avenir du bébé qu’elle
attend de Bill, disant à Hermann : « Ce sera notre enfant.
Plus tard, nous lui expliquerons tout. » De toute évidence,
c’est une femme qui ignore sciemment les difficultés ou
les obstacles qui semblent insurmontables aux autres, tout comme la
logique commune ; sans s’en targuer, elle explique au médecin
: « Je n’ai jamais cherché à avoir la vie
facile. »
A plusieurs reprises, d’autres personnages louent le courage et
l’intelligence de Maria (perçus comme exceptionnels), mais
ces qualités ne sont en fait que le corollaire de ses traits
fondamentaux : la capacité à aimer, l’indépendance
d’esprit et la force intérieure. Jusqu’au moment
de l’action où Maria montre à son patron et amant
Karl Oswald qu’il n’a guère de droits sur elle, tout
se passe comme si l’héroïne était vouée
à sortir victorieuse, conformément à ses propres
prévisions, de chaque situation où elle doit affronter
quelque nouvelle difficulté. Cependant, malgré sa confiance
en l’avenir, Maria avait pressenti une partie du danger encouru
: « Je vais peut-être changer, dans les années à
venir. » Nous verrons dans quelle mesure et comment.
II) Maria Braun, sainte, putain, femme d’affaires et harpie
Les caractéristiques intrinsèques du personnage, que
nous avons évoquées plus haut, étaient d’abord
mises en contraste avec son entourage et avec les circonstances socio-historiques
qui s’y opposaient. Or, à un moment précis de l’action
du film, Maria cesse d’être à contre-courant, ou
du moins, elle se retrouve « dans le sens du mouvement »
de l’Allemagne sur le plan de sa vie sociale (à distinguer
de l’intime). Il est important de saisir à quoi tient ce
changement objectif (qui n’influe pas immédiatement sur
la vie intérieure de l’héroïne), pour comprendre
le sens de son destin.
Lorsque Maria avait commencé à travailler (au bar des
Américains) et qu’elle s’était liée
avec Bill, le conformisme apparent de ce choix ne le rendait pas moins
marginal, provisoire et condamnable aux yeux de la société.
Il faut rappeler, notamment, que pour ses compatriotes tout comme pour
les occupants, cela faisait de Maria une putain : à son procès,
jugée pour l’assassinat accidentel de Bill, elle était
présentée comme telle par le procureur américain,
avec le plein assentiment du traducteur allemand, tout aussi réprobateur
et méprisant à son égard. Cette partie de l’action
correspondait aussi à la mise en relief la plus frappante de
la grandeur d’âme de la protagoniste, le scénario
établissant le meilleur de ses qualités avec une insistance
suffisante pour nous faire comprendre que de fait, la prétendue
putain était une sainte. (Il va de soi que nous utilisons ce
dernier terme non pas dans le sens canonique, mais pour désigner
la combinaison d’amour, de force intérieure et de bonté
a priori illimitée qui hausse un humain jusqu’à
l’idéal de l’humain.) En effet, la liaison de Maria
avec Bill, bassement intéressée au sens des autres, était
le point du scénario permettant de révéler sa charité
: la capacité d’affection dépassant largement l’amour
exclusif réservé à Hermann, compatible avec cet
amour et liée aussi à l’absence de préjugés.
Or, à partir de l’entrée en scène de Karl
Oswald, la situation n’est plus la même. La seconde liaison
de Maria n’a pas moyen d’être l’équivalent
de la première, d’abord parce qu’elle est liée
à des circonstances bien différentes : dans ce cas de
figure, il s’agit de préparer un avenir durable, de s’établir
dans une vie sociale aucunement marginale, et de s’impliquer concrètement
(quoique dans une mesure modeste) dans le renouveau de l’Allemagne.
Si la façon dont Maria obtient son poste de conseillère
personnelle d’Oswald est putanesque, sa carrière tiendra
surtout à l’efficacité qu’elle saura montrer
dans son nouveau métier, et c’est bien en tant que cadre
utile à l’entreprise qu’elle va s’attirer l’admiration
du comptable Senkenberg, en réussissant à vaincre son
hostilité initiale. Par opposition avec le travail d’entraîneuse,
dans l’industrie textile, Maria doit prouver qu’elle vaut
un homme, et pas n’importe quel homme ; sa séduction n’est
plus décisive dans ce contexte. (Rien n’empêche l’homme
d’affaires avisé qu’est son patron de la licencier
et de la garder comme maîtresse, si elle s’avère
inutile sur le plan professionnel.) Nous sommes donc sortis de la logique
des situations extrêmes où la sainte et la putain formaient
les deux aspects clés du personnage, pour entrer dans l’ordre
de la normalisation sociale et existentielle (ordre qui correspond,
bien sûr, à l’évolution du pays à l’époque).
Dans ces circonstances, Maria réplique à Karl Oswald qui
parle du « miracle » (économique) auquel il s’attend
: « Moi, je préfère faire les miracles plutôt
que de les attendre. » Sachant ce qu’on sait de son passe,
on ne doute pas qu’elle en soit capable, et en effet, les résultats
de son travail ne tardent pas. Or, c’est sur le plan privé
qu’elle a déjà commence à perdre la maîtrise
- d’abord à son insu -, et de ce qui lui arrive, et de
son identité.
De fait, Oswald et l’entreprise sont censés permettre à
Maria de « construire une maison » pour les Braun, ce qui
implique une démarche où l’esprit de calcul que
les affaires nécessitent s’immisce dans les rapports privés,
et pour longtemps. Dès son début, cette liaison a un aspect
rationnel et planifié, qui prime nettement sur sa part affectueuse
et érotique, ce qui n’était pas le cas avec Bill.
Quoique à distance, en tant que prisonnier, Hermann sent vite,
le premier, que la nouvelle situation de Maria est révélatrice
d’un changement : « Les gens sont devenus comme ça,
dehors ? Aussi froids ? », demande-t-il lorsque sa femme lui expose
la manière calculatrice dont elle gère le début
de sa relation avec Oswald.
Le scénario est assez subtil pour qu’on ne puisse pas attribuer
la faute des changements nocifs, qui ne vont faire que s’amplifier,
à un personnage précis, ni au « système capitaliste
» (quoiqu’il soit encore courant de lire ce film à
l’aide de clichés marxistes). En effet, même si l’évolution
négative du personnage de Maria est liée à sa vie
de femme d’affaires, elle relève d’un schéma
bien plus ancien que le capitalisme, consistant à voir l’autre
(en l’occurrence, Oswald) comme un moyen, et à se laisser
ensuite envahir par l’amertume, avec son corollaire de réactions
(auto)destructrices, faute d’avoir atteint par son biais le but
recherché. Il va de soi que pour l’héroïne,
« construire une maison » signifie pouvoir vivre enfin en
paix avec son mari, et non pas simplement s’assurer le bien-être
matériel ; or, elle ne réussit que sur ce dernier point,
et commence à se comporter en harpie et en femme obsédée
par l’argent seulement après avoir pris conscience de son
échec.
Pour Oswald, en revanche, Maria est devenue un but, le but,
beaucoup plus important que les affaires. A partir du moment où
il constate qu’elle lui cache quelque chose et lui réserve
une place nettement limitée dans sa vie, il manifeste face à
elle une sorte d’esprit de conquérant (similaire à
celui qu’il a dans sa vie professionnelle), en cherchant à
se l’approprier, à la maîtriser complètement.
Mais de fait, ce qu’il désire, c’est être aimé
par elle ; une fois qu’il aura réussi à la «
posséder » (dans le sens de l’appropriation et de
la duperie), il se retrouvera perdant et tué par sa défaite
(mourant du cœur, plus tôt que ne le voulait son foie malade),
ayant dépéri dès lors qu’il est devenu évident
que Maria ne saurait jamais l’aimer.
Quant à Hermann - le but pour Maria et un moyen pour Oswald -,
son rôle ne nous sera mieux révélé que vers
la fin du film, lorsqu’on apprendra que l’industriel avait
passé avec lui un contrat engageant le mari à attendre
la mort de l’amant pour retrouver sa femme. Rien ne permet de
trancher concernant la raison décisive pour laquelle Hermann
a accepté cette affaire : l’intérêt y est
sans doute pour quelque chose, et il se peut que Braun ait décidé
d’adopter « l’esprit du temps » (de devenir
froidement calculateur comme les gens « dehors ») ; son
souci de ne pas tout laisser faire à sa femme a pu jouer aussi
(quoique le contrat ne fasse aucunement de lui l’homme fort et
le bon mari qu’il souhaitait être) ; d’autre part,
l’éloge qu’Oswald lui adresse dans son testament
laisse entendre qu’Hermann se serait éclipsé par
compréhension envers un amour aussi fort que le sien, et par
compassion, ce qui peut très bien être vrai. Cette dernière
explication prend un supplément de vraisemblance si l’on
songe au fait qu’Hermann était choqué par la part
de froideur inédite de Maria, et que durant sa conversation avec
Oswald, ce dernier a dû se montrer à lui comme un homme
aimant en situation de faiblesse - comparable à lui-même,
presque un double malgré la différence de condition. Toutefois,
insistons là-dessus, rien ne permet de trancher. La seule chose
certaine, c’est le fait que le contrat a été passé.
Et l’ayant signé, Hermann se condamne à échouer
d’une façon sans doute encore pire que celles de Maria
et d’Oswald : au fond et en définitive, il n’aura
jamais rien fait de sa vie, rien accompli ; il sera resté un
jouet des circonstances, tantôt malgré lui, tantôt
avec son accord.
Pour revenir à l’évolution de Maria, jusqu’au
moment où Hermann commence à se montrer déprimé
et distant pendant leurs entrevues à la prison, l’héroïne
est « heureuse », comme le remarque Willi, le mari de Betti,
qui garde à Maria toute son affection admirative en dépit
du fait qu’ils sont désormais « ennemis » dans
leurs fonctions de « patronne » et de syndicaliste. Ce «
bonheur » qu’elle ne nie pas provient de sa volonté
de rendre Hermann « fier » de son épouse, et de l’espoir
encore intact en l’avenir. Les choses se gâtent d’abord
de par le fait qu’Hermann souffre, et qu’il s’avère
difficile de faire abréger sa peine ; mais au moment où
Maria apprend qu’on va le libérer bientôt, elle se
retrouve, à sa propre surprise, « déboussolée
» plutôt que folle de joie. A notre sens, cette réaction
montre et lui permet de saisir l’existence d’un conflit
entre l’amour et l’intérêt, conflit inédit
dans son expérience autant que destructeur pour elle.
En effet, le retour immédiat d’Hermann obligerait Maria
à cesser d’être la maîtresse d’Oswald,
et cela, avant d’avoir réussi à assurer le bien-être
matériel des Braun (la fameuse maison n’est pas encore
« construite »). Bien entendu, par la force du contrat dont
Maria ignore tout, ce retour ne se produit pas (Hermann disparaît
au lieu de la retrouver), mais cela n’arrange rien pour ce qui
concerne son état moral : elle a mal accueilli la bonne nouvelle
; désormais, elle ne peut plus être sûre que son
amour est intact, ni espérer en l’avenir de la même
manière qu’auparavant, ni croire connaître parfaitement
Hermann.
Ainsi ébranlée dans ce qui était le fondement de
toute sa vie d’adulte - l’amour assimilable, de par sa force
et sa confiance absolue, à la foi -, Maria semble perdre presque
toute la charité, la bonté qui était l’une
de ses caractéristiques les plus extraordinaires. Il faut remarquer
que son état de femme d’affaires ne l’avait pas empêchée
d’agir généreusement, de se préoccuper des
autres (en achetant une boutique à Betti, en s’efforçant
de régler ses problèmes conjugaux avec Willi, en restant
affectueuse avec tout son entourage, Oswald compris). Mais dorénavant,
Maria se comporte en harpie, et notons qu’aux yeux de l’Allemande
ordinaire qu’est la secrétaire Madame Ehmke, ce comportement
fait d’elle une femme normale. De fait, c’est la première
fois dans le film qu’on peut trouver l’héroïne
aussi faible, faillible et aigrie que le commun des mortels. Or, au
cours du même échange avec la secrétaire, Maria
se dit « possédée par le Diable », puis se
présente comme le Diable en personne : malgré les défauts
qu’elle partage maintenant avec tant d’autres, elle garde
son hubris (et quelque humour) ; seulement, sa démesure est désormais
négative, destructrice et autodestructrice.
Si l’on cherche à saisir précisément la part
« normale » de l’évolution de Maria, on ne
peut pas manquer de remarquer que sa liaison avec Oswald, nocive et
dégradante pour tous les deux, relève du schéma
le plus banal du mariage insatisfaisant : du ménage qui tient
uniquement parce que chacun y trouve quelque intérêt (matériel
ou autre), sans qu’il y ait de vrai intérêt commun
et sans amour réellement partagé. Maria est portée
à avoir de moins en moins d’affection pour Karl (sans même
savoir combien il est coupable à son égard), tandis que
l’amour que Karl garde pour elle n’arrange rien à
l’affaire. Chacun des deux a ses raisons de souffrir, et l’autre
les augmente, volontairement ou involontairement. La nature de ce rapport
n’est aucunement extraordinaire (seules ses circonstances et les
stratagèmes liés à lui le sont) ; de même,
la façon dont Maria transformée en harpie met en avant
son pouvoir et son argent, en humiliant les autres, est ordinaire nonobstant
son outrance. Tout en s’en indignant, sa mère trouve cette
attitude cruelle beaucoup plus acceptable que le fait de continuer à
vivre en « prisonnière » d’un amour anormal
(dénué de réalisation). Ce jugement met en relief
l’idée que la normalisation de Maria aurait été
complète si elle avait cessé d’aimer Hermann –
ce qui ne l’aurait certes pas rendue heureuse, mais aurait fait
d’elle, définitivement, une femme dont les valeurs sont
soumises aux circonstances, à la réalité telle
qu’elle se présente.
III) Le triomphe objectif de la réalité
Pour mieux comprendre la partie finale du film, nous devons évoquer
brièvement certaines séquences qui correspondent à
l’intention de Fassbinder de montrer la réalité
allemande d’une époque précise. Le parti pris du
cinéaste consiste à les mettre en scène de façon
à insister sur l’idée de processus en cours ou de
transition. Cela ressort le plus nettement à travers deux choix
récurrents de décors où il place ses personnages
: les immeubles en ruines, à déblayer et à reconstruire,
et l’espace ferroviaire - gares, intérieur de train - qui
s’associe à divers moments clés du destin de Maria.
Il tombe sous le sens que les ruines (rappelant le passé proche)
soient plutôt un domaine de méditation, et le chemin de
fer, un domaine d’action.
Ces décors correspondent à l’espace public autant
sinon plus qu’à la vie privée des protagonistes
; ils rendent visible la situation du pays et rappellent que le sort
de chacun en participe. Ainsi, lorsque Maria rencontre Oswald dans un
train, les personnages secondaires et les figurants de la séquence
sont là pour rattacher clairement ce moment important de l’action
aux circonstances historiques et socio-politiques, nous rappelant entre
autres qu’à cette époque précise, il n’y
a guère d’Allemands qui puissent s’offrir un billet
de première classe. Et lorsque, plus tard, Maria, Betti et/ou
Willi choisissent les ruines comme lieu de promenade rêveuse -
pour converser, se rappeler le passé, évoquer le présent
et l’avenir -, le bruit des travaux en cours est nettement audible,
nous obligeant de noter que le pays est en train de se reconstruire.
L’idée de processus ou de transition qui englobe tout le
monde est, bien sûr, présente aussi dans la vie professionnelle
des personnages, qu’il s’agisse du cas (le plus voyant)
de Maria qui fait carrière, s’enrichit, enrichit son entreprise
et devient la première de sa famille à pouvoir s’acheter
une maison, ou du cas de Willi devenu chef d’organisation syndicale,
et de Betti qui ouvre une boutique. Il en ressort l’impression
que dans le pays, chacun ou presque s’active, et que les choses
vont en s’améliorant – sauf pour ce qui est de l’amour
; néanmoins, la mère de Maria (une veuve qui ne semble
pas avoir de métier) trouve le moyen de se pourvoir d’un
petit ami, autrement dit d’une vie personnelle nouvelle et meilleure,
allant dans le sens du mouvement optimiste général.
Ces données « collectives », réparties entre
les épisodes clés du destin de Maria, font naturellement
partie des éléments diégétiques qui permettent
de voir en l’héroïne sinon l’incarnation de
l’Allemagne - ce qui serait beaucoup trop réducteur, et
faux, comme nous l’avons montré -, du moins un personnage
difficilement dissociable de son espace-temps. Quels rapports entretient-elle
avec lui ?
Pour commencer (privée d’Hermann à cause de la guerre),
elle en est objectivement une victime tout en refusant de l’être,
ou de le rester. Elle accepte les circonstances (qui veulent qu’elle
doive devenir entraîneuse dans un bar réservé aux
Américains), fait front sans se résigner, puis trouve
le moyen de profiter de la situation d’après-guerre où
il est désormais possible pour une femme de devenir autre chose
que serveuse ou subalterne : le « second homme », voire
le vrai chef d’une entreprise qui ne lui appartient pas. Dans
cette évolution professionnelle et sociale, Maria est à
la fois typique de son espace-temps et exceptionnelle. Après
nous avoir montré le sommet de sa réussite matérielle
(alors que sa déchéance personnelle s’aggrave),
le cinéaste laisse à l’arrière-plan le thème
« allemand », historique, collectif, pour centrer notre
attention sur les événements privés : désastreux,
jusqu’au regain d’espoir qui s’associe au retour d’Hermann.
La toute fin du film - l’explosion à la mise en scène
très frappante et mémorable -, a souvent retenu l’attention
des commentateurs au point d’occulter l’intérêt
et le sens des séquences qui la précèdent. Nous
voudrions noter d’abord qu’au moment du (second) retour
inattendu d’Hermann, Maria sort d’une nuit d’ivresse
qui marque le comble de sa déchéance personnelle issue
du désespoir. La stupéfaction qui s’ajoute à
son état perturbé influe sur son comportement face à
Hermann - qui, de son côté, a ses propres raisons d’être
bien mal à l’aise, ne pouvant pas éviter de penser
au contrat encore secret. Les conditions de ces retrouvailles sont donc
encore pires que celles des premières (du temps de Bill) ; cependant,
on peut constater que l’amour des personnages subsiste toujours,
et malgré l’idée qu’il leur sera difficile
d’apprendre à vivre ensemble. Si Maria avoue avoir «
peur » de leur avenir commun – un événement,
dans la mesure où jamais rien ne l’a effrayée par
le passé -, elle ne s’en montre pas moins décidée
de faire son possible pour que le couple tienne, et d’abord pour
retrouver le sentiment d’unisson avec Hermann, qui caractérisait
son amour jusqu’au moment de la fuite de son mari. Quant à
ce dernier, il insiste pour lui donner « tout ce qui est à
lui », en songeant au contrat avec Oswald. Le fait que tous les
deux parlent d’argent (que chacun voudrait donner à l’autre)
met en relief l’idée qu’ils n’ont pas encore
trouvé la nouvelle manière d’être ensemble
- de se communiquer leurs émotions, de s’aimer sans éprouver
le besoin de s’offrir des preuves factuelles d’amour –
qui leur est nécessaire pour accomplir leur union dans les circonstances
présentes.
Or, une fois de plus, le principe fatal qui règle leur destin
les prive du temps nécessaire pour être ou pour rester
ensemble. Rappelons que leur mariage a d’abord été
suspendu, au bout de deux jours, par la guerre, puis, juste après
le retour miraculeux d’Hermann, par la justice et la prison, et
que les retrouvailles prévues au moment de la libération
du mari n’ont pas eu lieu ; cette fois-ci, elles sont interrompues
par l’arrivée de Senkenberg et de Mlle Devould, porteurs
du testament d’Oswald : de la révélation qu’Hermann
avait vendu le laps de temps qu’il aurait pu passer avec Maria
en lui évitant de se retrouver « possédée
par le Diable ».
L’effet désastreux de cette révélation est
d’autant plus accablant pour l’héroïne qu’elle
a pu se rendre compte, auparavant, de son vieillissement intérieur
(de l’affaiblissement psychique portant à l’agressivité,
à la boisson et à la peur de l’avenir). L’échange
final entre les Braun, juste après le départ de leurs
visiteurs, souligne l’aspect irréparable du tour qu’ont
pris les choses : « N’oublie pas que je t’ai tout
donné : tout l’argent », dit Hermann qui voudrait
se disculper ; « Moi aussi, je t’ai tout donné :
toute ma vie. Tu as du feu ? », réplique Maria, et l’explosion
ne va pas tarder. Peu importe qu’elle soit intentionnelle ou accidentelle,
cette explosion semble être la seule issue qui convient au destin
de l’héroïne : rester avec Hermann, se résigner
à l’idée de la duperie subie qui s’ajoute
aux autres défaites personnelles, ç’aurait été
finir de se normaliser d’une manière particulièrement
dégradante.
Ce qui meurt avec Maria Braun – pendant que l’Allemagne
peut se réjouir d’être championne du monde de football,
fait symbolique de sa force retrouvée -, c’est la part
pure et héroïque des espoirs de vrai renouveau qu’on
pouvait nourrir au sortir de la guerre, mais c’est aussi et surtout,
sur le plan universel, l’idéal que la réalité
a fini par vaincre. L’amour d’un être usé et
qui doute de soi comme de l’autre n’est plus apte à
faire des miracles ; au lieu de triompher de la mort ainsi qu’il
pouvait le faire à son apogée, il l’appelle pour
s’éviter une pire fin.
Conclusion
La valeur du film, et de la figure inoubliable de son héroïne,
proviennent du parti pris de traiter un thème universel –
la lutte de l’idéal contre son adversaire naturel, la réalité
qu’il cherche à maîtriser – à travers
le parcours d’un personnage exceptionnel sans être idéalisé,
et ancré dans un contexte précis sans lui appartenir ni
le rejeter. Maria Braun est conçue de façon à être
toujours en décalage avec les clichés et les archétypes
auxquels on peut être tenté de l’associer (ni emblème
de son pays, ni vraiment sainte, putain ou harpie, ni pure héroïne,
ni femme comme les autres, malgré les éléments
qui la rapprochent de chacune de ces images préconçues),
et sa complexité, qui reflète le niveau des exigences
artistiques et intellectuelles de Fassbinder envers lui-même,
permet au film de rester toujours actuel, tout en lui assurant une richesse
de sens pratiquement inépuisable. Il va de soi que notre lecture
n’en a fait ressortir qu’une modeste partie.