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Torsion,
distorsion ou comment adapté une figure?
Par Bertrand Gervais, Université de l'Uqàm,
Canada
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Article extrait de l’ouvrage collectif "La
transEcriture : pour une théorie de l’adaptation"
(Cf. note n° 1, bas de page). Texte reproduit avec l’aimable
autorisation de l’auteur.
Le rêve le plus cher d'un auteur, c'est de transformer
le lecteur en spectateur; y parvient-il jamais? Les pâles
organismes des héros littéraires, nourris
sous la surveillance de l'auteur, se gonflent graduellement
du sang vital du lecteur, de sorte que le génie d'un
écrivain consiste à leur donner la faculté
d'accéder à la vie, grâce à une
telle nutrition, et de vivre longtemps.
V. NABOKOV, La méprise
Introduction
Que voit-on lorsque nous lisons? Que voit-on de ce qui
est représenté discursivement? On peut poser
la question différemment: voyons-nous la même
chose que le narrateur, lorsqu'il nous décrit ce
qu'il aperçoit? En narratologie et en théorie
littéraire, trop souvent l'équivalence entre
les deux visions est présentée comme un acquis:
le lecteur est réputé voir ce que le narrateur
lui-même dit voir, que ce soient les clochers de Martinville
ou la plus belle des Lolita. Pourtant, je préfère
penser que, si le narrateur "voit", le lecteur
lui ne peut que s'imaginer ce qui est écrit. Et il
ne peut le faire qu'à partir de ses propres connaissances,
directes ou collatérales. Pour illustrer cette situation,
à savoir les limites visuelles de la lecture, ce
seuil du regard, et les pièges qui peuvent lui être
tendus, je prendrai l'exemple de La méprise, roman
de Vladimir Nabokov. Je ne m'arrêterai pas seulement
au roman, mais prendrai aussi l'adaptation cinématographique
qui en a été faite par Rainer Werner Fassbinder.
C'est que le film permet de montrer, par l'absurde, à
la fois quels avantages il y a, en littérature, à
ne faire que semblant de montrer et quelles sont les limites,
voire les contraintes, de l'adaptation cinématographique.
Le problème soulevé par ce second point est
aussi crucial. Est-ce que tout peut être montré,
mis en image? Ou existe-t-il des récits et des mises
en intrigue qui sont réfractaires à une adaptation?
Des récits qui dépendent à ce point
de leur mode de représentation que leur adaptation
ne peut être qu'une trahison ou alors une réécriture
en profondeur? La méprise et son adaptation, à
laquelle je référerai dorénavant par
son titre anglais, Despair (le film de Fassbinder ayant
été produit en anglais), permettent de réfléchir
à ces questions[2]. Car La méprise offre des
résistances à l'adaptation, en jouant sur
un aspect pourtant central au cinéma, la vision ou,
pour être plus précis, les relations entre
le voir et le savoir. Le roman ne passe pas facilement d'un
savoir sans voir à un savoir en voyant, propre au
cinéma, ce qui explique peut-être le choix
de Fassbinder d'opter pour une sorte de voir sans trop comprendre!
Si le roman offre des résistances, son thème
en fait tout de même un choix privilégié
pour la transécriture. Car il y est question de double,
de dédoublement, et même de doublure. Or qu'est-ce
que l'adaptation sinon justement la création d'un
double, la reprise d'un original, autorisée souvent
par des techniques parallèles –transpositions,
convergences, correspondances[3]–, par l'hypothèse
d'équivalences narratives et même d'influences
réciproques? Cette répétition repose
sur l'argument qu'au delà des mots et des images,
qu'au delà de leurs différences sémiotiques,
et nous savons qu'elles sont nombreuses, un même travail
de l'imagination est accompli. Comme le veut l'hypothèse
déjà vieille de trente ans de Claude Bremond,
représentative du structuralisme narratif et présente
en creux dans la notion d'une transécriture, «
la structure d'une histoire est indépendante des
techniques qui la prennent en charge. Elle se laisse transposer
de l'une à l'autre sans rien perdre de ses propriétés
essentielles[4]. » Bref, les récits connaissent
des doubles, de multiples incarnations, toutes équivalentes,
hormis les inévitables contraintes de la production.
Pourtant, ce que l'adaptation de La méprise montre,
par l'absurde, et qui est bien ce que le roman démontrait
par son intrigue, c'est qu'on ne peut jamais s'assurer de
la fidélité du double. Ils ne sont tout simplement
pas fiables. Le double n'est jamais qu'une doublure, un
faux-semblant vite rabattu; la reprise n'est jamais qu'une
méprise.
J'essayerai donc de réfléchir sur la façon
dont l'adaptation réunit films et romans, lecture
et spectature[5], textes et images, objets qui se donnent
à saisir selon des modalités opposées,
à tout le moins divergentes, et sur les conséquences
de ces différences sur leur capacité à
prendre en charge des intrigues. Le problème soulevé
sera, de façon plus précise et pour reprendre
un bon mot de Marie-Claire Ropars-Wuilleumier: ce qu'il
en est de la vue quand elle se rend visible.
I) Au delà de la méprise
Le cinéma, faut-il le dire en guise d'introduction,
n'est pas étranger à l'œuvre de Vladimir
Nabokov. À même ses romans d'abord, tant américains
que russes, on trouve de multiples mentions du septième
art, de ses possibilités et techniques, de même
que de nombreuses références à des
films, acteurs et actrices, réalisateurs, etc. Peu
de romans, en effet, semblent échapper à cette
règle de la mention, le cinéma étant
avec les papillons, les échecs et les spectres, un
des leitmotive de sa production littéraire[6]. Ainsi,
quand ce n'est pas une ouvreuse au cinéma, qui réussit
à jouer dans un film, financé par son amant,
ou une nymphette qui s'enfuit avec un scénariste-metteur
en scène plutôt décadent, c'est une
nouvelle qui est racontée comme s'il s'agissait d'un
film, ou l'œuvre de jeunesse d'un personnage qui est
adaptée au cinéma, dans une version inévitablement
ratée et insatisfaisante. Les exemples en ce sens
abondent, il serait trop long d'en faire ici le bilan, tout
comme la liste des procédés narratifs et stylistiques
inspirés de techniques cinématographiques.
Nabokov ne s'est pas contenté d'emprunter au cinéma
du matériau pour ses romans, il a mis aussi la main
à la pâte. Trois de ses romans ont été
adaptés au cinéma et il fut même, pour
le premier, le scénariste. Il s'agit bien entendu
de Lolita, réalisé par Stanley Kubrick, pour
MGM en 1962. L'adaptation cinématographique de Nabokov,
bien que son texte ait été par la suite publié,
dans une version remaniée[7], a peu servi au réalisateur.
Elle était, à vrai dire, beaucoup trop longue,
faisant 400 pages, qui auraient nécessité,
semble-t-il, près de sept heures de film. Kubrick
n'utilisa approximativement que 20% du scénario proposé
par l'auteur, dans une version déjà dûment
écourtée. Le film fut l'objet d'une censure
discrète, tout comme le roman l'avait été.
Dolores ne devait pas être jouée par une nymphette!
Et encore, la dimension érotique, obsessionnelle
de la relation que Humbert entretenait avec sa jeune compagne
ne pouvait être que suggérée. Cela fit
dire à Alfred Appel Jr que le Lolita de Kubrick ressemblait
à une adaptation de Moby-Dick, où tous les
harpons, et peut-être même aussi la baleine,
auraient été omis[8].
Le second film tiré d'un roman de Nabokov fut Laughter
in the Dark, du roman du même nom (et connu en français
sous le titre de Chambre obscure), réalisé
par Tony Richardson, pour UA en 1969. Cette adaptation ne
doit rien à l'auteur, qui évita ainsi d'être
associé à un navet. Le film fut très
mal reçu, malgré une bonne distribution[9];
la narration passa mal la rampe de l'image, malgré
une écriture initialement inspirée justement
du cinéma. Le roman est écrit en trente-six
courts chapitres, représentant autant de scènes.
Despair, ou plus exactement Eine Reise ins Licht-Despair,
est donc le troisième film, tiré d'un roman
de Nabokov. Rainer Werner Fassbinder l'a réalisé
pour Gala en 1978. Le scénario a été
établi par Tom Stoppard et les principaux rôles
ont été tenus par Dirk Bogarde et Andrea Ferréol.
La meilleure façon de commencer cette comparaison
entre le roman et le film est peut-être de résumer
l'anecdote et les principaux procédés du texte.
La méprise se présente comme le récit,
à la première personne, rédigé
par Hermann Karlovich, chocolatier de Berlin, bien que russe
d'origine, exilé depuis peu dans le petit village
de Pignan. Son texte, il l'écrit pour se justifier,
pour expliquer à quiconque le lira les subtilités
de son œuvre, de ce crime qu'il voulait et qu'il crut
jusqu'à la fin parfait. Son récit n'est donc
pas une confession, comme celle qu'écrit Humbert
Humbert, le narrateur de Lolita, en prison et en attente
de son procès[10]; non, Hermann n'a, comme il le
dit lui-même, aucun remords et, de toute façon,
il est toujours en liberté. Son récit est
un témoignage, la démonstration de son savoir
faire, tant au plan de l'action que de l'écriture,
de l'agir que de l'écrire.
Les événements relatés surviennent
au début des années 30. En voyage d'affaires
à Prague, Hermann, qui se promène avant un
rendez-vous, remarque un vagabond couché sous un
buisson d'épines. Il le croit d'abord mort, s'approche
et relève du bout du pied la casquette qui recouvre
son visage. C'est là qu'il comprend non seulement
que l'homme est toujours bien vivant, mais que, miracle
des miracles, il est la réplique exacte du chocolatier.
L'homme qui est là, couché, endormi, est le
double de Hermann. Et ce dernier n'en revient tout simplement
pas! Il met même en doute la réalité
de ce qu'il voit. Les exclamations s'accumulent et sa prose
alors se casse, sa plume se délie. Et sa graphie
emboîte le pas: selon ses dires, il change de façon
d'écrire jusqu'à vingt-cinq fois lors de la
rédaction de son texte. Quand il écrit, il
ne se ressemble jamais! Hermann est, en fait, devant Félix,
c'est le nom du double, un peu comme un entomologiste devant
un papillon d'une grande rareté, un eupithecia nabokovi
par exemple. C'est l'extase! Le temps semble s'arrêter
et l'univers basculer dans le mythique:
That man, especially when he slept, when his features were
motionless, showed me my own face, my mask, the flawlessly
pure image of my corpse- I use the latter term merely because
I wish to express with the utmost clarity-express what?
Namely this: that we had identical features, and that, in
a state of perfect repose, this resemblance was strikingly
evident, and what is death, if not a face at peace-its artistic
perfection[11]?
Ça augure bien... les ruptures, la mort, l'art.
Hermann décide de tirer profit de son extraordinaire
découverte, de cette copie de lui-même, cette
exacte reproduction de ses traits faciaux. Chocolatier au
bord de la ruine, il se dit heureux avec sa femme Lydia,
mais il est facile de distinguer de nombreuses fissures
dans leur relation, par son mépris pour son épouse
qu'il trouve écervelée, de même que
par ses épisodes de dissociation, d'expérience
extra-corporelle lors de leurs relations amoureuses surtout,
et bien entendu par la présence d'Ardalion, le soi-disant
cousin peintre de Lydia, qui suit le couple partout. Hermann
choisit donc de sauter sur cette occasion que le sort a
jetée au travers de sa route et il entreprend de
changer sa vie, de la recommencer ailleurs, dans un autre
pays, sous un autre nom, une autre identité. Il va
pour cela se servir de son double. Son crime, qu'il veut
parfait, consiste à le tuer, ce double, d'une balle
dans le dos, à le maquiller et à le vêtir
de ses vêtements, à lui faire prendre sa place,
de façon à ce que cet assassinat apparaisse
comme le sien. Hermann officiellement mort, il pourra donc
s'enfuir en France, sous l'identité de Félix,
où sa femme viendra le rejoindre, incognito, avec
l'argent de l'assurance sur la vie qu'il a prise quelques
mois auparavant. Cela marche d'ailleurs à merveille.
Hermann réussit à entraîner Félix
dans un bois isolé, sous la promesse d'un travail
grassement payé, et à lui faire prendre sa
place. Le double est un itinérant, un clochard sale
et barbu. Hermann le lave et lui coupe les ongles de main
et de pied, il retouche ses sourcils, lui brosse les cheveux
avec un zèle presque maniaque; il le soigne de façon
à ce que la ressemblance soit parfaite, jusqu'au
moindre petit détail. Et quand le travail est terminé,
quand le double a été apprêté,
tout beau dans les vêtements de Hermann, celui-ci
lui tire une balle entre les deux épaules. Le moment
est magique: «There are mysterious moments and that
was one of them. [...] At that moment when all the required
features were fixed and frozen, our likeness was such that
really I could not say who had been killed, I or he[12].
»
Aussitôt son crime commis, Hermann devenu Félix
se rend à Pignan. Et c'est là qu'il apprend,
grâce aux bons soins d'un médecin pensionnaire
à la même auberge, ce qu'il en est véritablement
de son crime. Il semble que la police allemande, quand elle
eût enfin découvert le cadavre, dans le bois,
se soit étonnée qu'un inconnu ait été
ainsi affublé des hardes d'un autre, maintenant recherché
pour meurtre. Le beau plan de Hermann, son crime parfait,
connaissait une seule faille, et de taille, le double n'était
pas un double, Félix et lui ne se ressemblaient même
pas. La similarité, la correspondance des traits
n'était que le résultat d'une méprise,
d'une dérive perceptuelle, un faux voir. Hermann,
qu'à cela ne tienne, ne l'accepte pas. Lui qui croyait
au crime parfait, le tueur tué, se retrouve dans
le rôle de l'arroseur arrosé. Son premier réflexe
est la dénégation. La police n'a pas su voir
la ressemblance, elle ne peut être qu'incompétente.
Elle n'a pas su la voir car elle en avait exclu, a priori,
la possibilité: « les gens » dit-il,
« ne voient pas ce qu'ils ne veulent pas voir »
(p.228). Proposition qu'il faut tout aussitôt inverser
pour l'appliquer au chocolatier: et certains autres ne voient
que ce qu'ils veulent voir.
Son second réflexe est d'écrire son récit,
qui doit remettre les choses en ordre. Hermann n'est pas
pressé de disparaître, il se sent à
l'abri. Si on le sait toujours vivant, et si on le croit
maintenant coupable du meurtre, on ne connaît toujours
pas sa nouvelle identité, on ne sait pas qui il a
pu tuer. Son crime n'est plus parfait, mais au moins il
ne dit rien de l'identité du mort. Comme toutes choses,
pourtant, cela ne dure pas... Hermann a oublié un
détail, une canne portant le nom du clochard, et
son secret est vite éventé. Comble de l'ironie,
les journaux qui relatent les derniers développements
de l'enquête ne mentionnent pas ce détail et
Hermann, pour le retrouver, doit relire son propre récit!
Son identité exposée, il fuit à nouveau,
jusqu'à ce qu'il se fasse enfin intercepter par les
policiers. À la toute fin, en attendant qu'on l'arrête,
il bascule totalement, et définitivement, dans ce
monde d'illusions et de fantasmes qu'il fréquentait
quand même avec une certaine assiduité. Lors
d'une dernière rupture, il se prend pour un acteur
répétant son rôle, une scène
qui est celle, imaginaire, de son arrestation. Il écrit
ainsi:
Frenchmen ! This is a rehearsal. Hold those policemen.
A famous film actor will presently come running out of this
house. He is an arch-criminal but he must escape. You are
asked to prevent them from grabbing him. This is part of
the plot[13].
II) La logique du trompe-l'œil
Le récit que fait Hermann de son crime réussit
bel et bien, pendant un certain temps, à remettre
en ordre les choses, parce qu'il met le lecteur de son côté,
il lui fait "partager" son point de vue. Le lecteur
n'est pas de ces policiers aux idées préconçues,
qui ne voient pas ce qu'ils ne veulent pas voir, il n'a
d'autre choix que de croire, par une sorte de coopération
forcée[14], et même à la limite de croire
voir, ce qu'on veut bien lui dire et, par suite, lui "montrer".
Or, le récit qu'il lit établit dès
le début, dès le premier chapitre, l'existence
du double. C'est la prémisse de la narration, sa
convention initiale, celle sur laquelle se déploiera
la mise en intrigue. Félix est la copie conforme
de Hermann, c'est pour cela qu'il le tue et qu'il pense
récolter l'argent de l'assurance. En fait, si Hermann
voit double, le lecteur, qui le suit, est victime d'un trompe-l'œil,
d'une illusion narrative savamment entretenue. Et quand
enfin celle-ci se défait, quand l'écran de
fumée s'amincit et que les véritables traits
de l'autre commencent à apparaître, c'est l'ensemble
du récit qui est retourné à l'envers,
comme une manche, l'ensemble de sa lecture qui doit être
réévalué.
Le roman de Nabokov fonctionne donc comme un piège,
qui laisse son lecteur s'enliser dans une mauvaise posture
inférentielle, contraint qu'il est de suivre un narrateur
dont la fiabilité n'est pas à toute épreuve.
Le lecteur de La méprise peut bien se douter de quelque
chose, douter par exemple de la perspicacité d'un
narrateur qui ne réussit même pas à
reconnaître l'adultère de sa femme avec Ardalion,
adultère qui saute pourtant aux yeux, et cela à
la lecture de sa propre prose! Ou, encore, être étonné
du style désordonné et brouillon, tout en
rupture, de ce narrateur par trop narcissique. Mais de là
à conclure que le double n'est rien de tel, que pas
une once de ressemblance ne les lie, il faut aller à
l'encontre du texte lui-même, c'est-à-dire
cesser de lire. Un geste draconien. Pourtant, dès
l'incipit, le lecteur est en quelque sorte averti de ce
qui l'attend:
If I were not perfectly sure of my power to write and of
my marvelous ability to express ideas with the utmost grace
and vividness… So, more or less, I had thought of
beginning my tale. Further, I should have drawn the reader’s
attention to the fact that I lacked that power, that ability,
et cetera, not only should I have refrained from describing
certain recent events, but there would have been nothing
to describe, for, gentle reader, nothing at all would have
happened[15].
Cet incipit contient déjà, en herbe, la rupture
qui surviendra à la fin du texte, préfigurée
par un avertissement quelque peu obscur, digne des augures
romains. Le style est pompeux, incertain (et la traduction
le rend bien), plein d'anachronismes, dont les adresses
au lecteur, dignes d'une époque révolue. Il
est fait de contradictions, dont celle concernant les merveilleuses
habiletés de conteur du narrateur, qui manque de
mots pour les décrire, qui abrège et se répète.
Un peu plus loin, décrivant sa mère, il dira
d'abord qu'elle est issue d'une vieille lignée princière,
pour se rétracter ensuite, avouant qu'elle n'était
qu'une femme du peuple. Il verra là, dans cette double
description, cette reprise, l'exemple d'un de ses traits
essentiels, « le mensonge allègre et inspiré
» (p.20).
Voilà la prose torturée d'un être qui
tente coûte que coûte de préserver un
imaginaire intact, de l'imposer pour ainsi dire contre vents
et marées à son lecteur. Mais, par un juste
retour du refoulé, cette réalité ne
cesse de le tirailler et il ne peut passer sous silence
le combat qu'il mène pour en prendre la mesure. D'où
la toute première indiscrétion, l'annonce
du piège à venir. La façon de raconter
les événements y est pour quelque chose dans
leur existence même. Fait différemment, il
n'y aurait plus rien à décrire, les événements
disparaîtraient. C'est donc dire que les faits narratifs,
au lieu de dépendre de gestes quelconques posés
dans un univers fictionnel, d'être les éléments
d'une histoire par la suite révélés
par le récit, sont liés de façon nécessaire
à ce récit même, qui se présente
donc dès le départ comme un pur artifice langagier
et discursif, une construction dont les ressorts dépendent
du langage et de son maniement. Nous sommes en pleine opacité.
Bien que le lecteur puisse en être averti, bien qu'il
puisse ne pas vouloir se fier à un narrateur menteur
et non fiable, un conteur maladroit et myope, et se douter
du piège qui lui est tendu, il n'a d'autre choix
malgré tout que de croire à une certaine ressemblance
entre le meurtrier et sa victime. Nos présupposés
de cohérence veulent que nous fassions d'abord confiance
au narrateur, que nous recherchions d'abord à mettre
ensemble et à lier les éléments de
l'histoire qui nous est contée. Le narrateur peut
perdre de son pouvoir d'authentification, mais comme l'idée
même d'une perte le suggère, ce pouvoir lui
est d'abord acquis[16]. De la même façon, et
à moins d'indications contraires, on présuppose
qu'un individu n'ira pas de façon explicite à
l'encontre de ses intérêts personnels. Quelqu'un
capable d'une machination aussi importante que celle de
Hermann, bâtie sur des signaux subtils envoyés
à sa victime, à l'agent d'assurance, à
sa femme et à son cousin, ne peut quand même
pas se tromper sur l'existence de son double! Comme celle-ci
est centrale au récit, au plan quelque peu extravagant
du narrateur, comme de plus elle dure et se prolonge à
travers le récit, le traversant de bord en bord,
il est facile d'y croire malgré tout. À défaut
de le voir à l'œil nu, l'insistance de Hermann,
son besoin de nous convaincre semblent garants de sa ressemblance.
Son style échevelé peut laisser songeur, avec
ses arrêts brusques et ses reprises fulgurantes, ses
hésitations nombreuses, dont les trois débuts
du chapitre trois, ou encore le faux dénouement du
chapitre dix, sa surexploitation de procédés
littéraires, tous plus évidents les uns que
les autres et dont l'effet est du coup neutralisé,
ses nombreuses digressions réflexives, à teneur
métafictionnelle, son narcissisme; toutes ces ruptures
stylistiques, ce besoin d'en mettre plein la vue au plan
de l'écriture, peuvent éveiller les soupçons,
jetant une lumière persistante sur le déséquilibre
du narrateur, mais elles servent tout autant de diversion,
qui éloigne l'attention du trompe-l'œil. Occupé
par ce leurre, ce barrage stylistique qu'il doit franchir,
le lecteur n'est plus aussi attentif aux failles qui pourtant
ne manquent pas. Et quand, enfin, il apprend que le double
ne ressemble à personne, quand il comprend que ses
pires craintes sont justifiées, c'est le récit
qui se défait, lui qui ne tenait que par le fil de
son discours. Notre compréhension de l'histoire s'écrase
comme le château de pages[17] qu'elle est.
Le roman est une métafiction, de ces textes qui,
finalement et plus que tout, parlent de leur propre constitution,
de leur lecture ou production, de leurs possibilités
et contraintes. Une métafiction sur le rôle
particulier de la vision et de ses avatars en littérature.
On imagine aisément comment l'adaptation d'une telle
fiction relève du défi. Le procédé
au centre de sa mise en intrigue est une dérive,
un écart perceptuel dont le maintien ne peut être
assuré que si la vérification n'est pas possible.
Le mode de représentation du roman le permet car
son lecteur ne peut rien vérifier, du moins par lui-même.
Le lecteur ne voit rien, au mieux il peut faire mine de
voir, et cette visualisation n'est que l'élaboration
d'une image mentale, forte peut-être mais qui n'est
liée à aucune perception immédiate.
En littérature, le lecteur ne voit jamais ce qui
se passe, même si on lui montre, plutôt que
de lui dire, selon la distinction jamesienne. Sa relation
au voir n'est jamais qu'asymptotique, un simulacre, un double
qui ne ressemble au modèle que si, comme Hermann,
on se ferme les yeux sur ce qui est criant. Le lecteur,
en littérature, ne devient jamais spectateur et c'est
sur cet écart d'ailleurs que le roman se construit.
III) L'écart du voir
On a pris coutume, pourtant, en théorie et en critique
littéraire, d'adopter un vocabulaire de la vision.
On discute ainsi d'illusion référentielle
et de dissolution du texte, de perception des univers du
discours, de perspective, de point de vue, de focalisation,
interne, externe, à degré zéro. On
parle de monstration, d'ocularisation, d'une énonciation
narrative qui agit comme « un dire qui fait voir[18].
» Les fictions sont censées créer un
état de rêve chez leur lecteur, état
susceptible de faire voir en imagination les choses représentées.
Mais ces références à la vision ne
sont jamais vraiment que des métaphores pour comprendre
comment on rétablit une cohérence à
ces constructions complexes que sont les narrations. Le
lecteur ne voit rien, du moins au delà des mots.
Il lit des phrases, progresse à travers des paragraphes,
et il comprend des concepts, des actions ou des procès,
il se les imagine, mais il ne voit pas ce qui est raconté.
Les verbes de vision, abondamment utilisés dans les
récits, viennent orienter sa compréhension,
la reconstruction des scènes et situations qui se
développent, mais ils ne prennent pas la place d'une
vision. L'un n'est pas le double de l'autre. Le lecteur
sait, tout simplement, sans voir.
Le cinéma, par contre, donne à voir et les
modalités du savoir passent d'abord et avant tout
par la vision. Le spectateur sait en voyant. Bien sûr,
il ne fait pas que voir, il entend, il infère, il
peut même, à l'occasion, lire; mais le récit
se donne surtout par sa mise en scène et en image,
qui se voient et s'entendent. Les mots ne sont pas là
pour prendre toute la place, pour faire semblant qu'il y
a plus, pour suppléer à toutes ces autres
choses qui n'y sont pas. Ils ne sont plus qu'un des moyens
utilisés pour faire connaître, en relation
avec tous les autres procédés, dont le montage,
la mise en scène, le jeu des acteurs et leur choix,
les lieux, etc. Ce qui est dit est confronté à
ce qui est montré. L'erreur se doit d'être
non seulement discursive mais visuelle. Ainsi, pour être
double, Félix doit non seulement être perçu
comme tel par Hermann, mais aussi par le spectateur.
S'il est possible avec un roman de maintenir un double
affaibli, un double dont on peut douter de la légitimité
et de la ressemblance, sans pour autant être en mesure
de le discréditer, au cinéma, par contre,
un même affaiblissement n'est pas possible. L'illusion
tient ou elle s'écrase; il n'y a pas d'entre deux.
Le recours à la caméra subjective, à
l'ocularisation interne[19], est toujours possible, mais
il ne permet véritablement qu'un ersatz d'affaiblissement.
Cette résistance dans l'adaptation du trompe-l'œil
narratif est liée fondamentalement au fait que roman
et film possèdent des modes de représentation
différents: représentation discursive, d'une
part, et figuration ou représentation figurative,
de l'autre. Ces deux modes fonctionnent selon de tout autres
principes, le discontinu et le continu, l'abstrait et le
concret, la concaténation et la concomitance, le
singulier et le pluriel, le digital et l'analogique, de
même qu'avec un tout autre mode de présence
des objets et événements représentés,
l'un étant l'absence, mais une absence dissimulée,
à laquelle on tente d'ailleurs de suppléer,
l'autre la présence, mais une présence en
quelque sorte excessive, puisqu'inévitable. Le cinéma
est d'abord un art du concret: une fois le double montré,
il est le double, à moins que la ressemblance qui
en est à l'origine n'en soit pas une. Mais c'est
alors un problème logique...
La représentation discursive est ainsi faite de
discontinu et de linéarité, elle est le résultat
d'un discours constitué d'unités discrètes,
conventionnellement définies, dont l'organisation
doit rendre présent ce qui ne l'est pas. Sa saisie,
sa lecture sont une activité de reconstruction, une
activité de concrétisation. Les personnages
et les actions se donnent sous une forme schématique.
Leur représentation est avant tout faite de blancs,
de zones d'indétermination. Ce ne sont pas toutes
les qualités d'un objet qui sont mentionnées,
mais quelques-unes seulement, celles nécessaires
à sa présentation. Pour un personnage, par
exemple, le lecteur s'en fait une idée souvent sommaire
à partir des quelques traits mentionnés. La
forme d'un nez et d'un visage, la couleur des yeux et des
cheveux, quelques caractéristiques essentielles,
une étrange ressemblance au narrateur par exemple,
et le personnage est lancé. Il n'a pas une figure
complète, visage et forme, il ne possède,
selon un principe d'économie plutôt traditionnel,
que ce que le lecteur requiert pour se le représenter,
de façon toute subjective, à partir de ses
expériences, de ses habitudes et idiosyncrasies de
lecture, des circonstances imprévisibles entourant
sa lecture. Le personnage et ses traits sont présents
de façon transitoire, ils n'apparaissent que ponctuellement,
au gré des phrases et des descriptions, et c'est
le lecteur qui leur assure leur permanence, c'est lui qui
les fait vivre. C'est son sang vital, comme dirait Hermann,
qui les anime.
La figuration cinématographique fonctionne, quant
à elle, sur le mode du continu, de la permanence,
celle-ci étant assurée indépendamment
du spectateur. Les personnages n'ont pas à être
présentés, ils sont présents, et leurs
traits s'imposent d'emblée. La spectature[20] est
aussi, au cinéma, un acte de reconstruction, mais
celui-ci repose sur des bases différentes. Le spectateur
n'a pas à reconstruire le monde, de toutes pièces,
il n'a qu'à en reconstituer l'histoire, depuis ce
qu'il perçoit. L'identification des lieux, des personnages,
des actions ne passe pas par la compréhension de
phrases, de leurs significations et de leurs conséquences
pratiques ou cognitives, mais par leur reconnaissance, leur
perception.
Cela explique pourquoi la description n'a pas cours au
cinéma et qu'elle a été rapidement
identifiée comme une zone de résistance à
l'adaptation, n'ayant tout simplement pas d'équivalent
cinématographique[21]. La description est, à
cet effet, spécifique à la représentation
discursive. Elle n'est nécessaire que parce que l'objet
n'est pas là, que parce qu'il faut le rendre présent,
ne l'étant pas de lui-même. Mais, à
partir du moment où les objets sont là, figurés
sur une pellicule en mouvement, où leurs couleurs,
textures et formes se distinguent en quelque sorte d'elles-mêmes,
plus rien n'a à être dit. Toutes les formes
de redoublement de l'image et du son sont possibles, voire
indispensables à une bonne compréhension des
forces en présence, mais elles ne sont pas nécessaires
en soi, la présence de l'objet est assurée
par la figuration[22].
Le roman, en tant que production langagière, se
déploie sur un réseau de conventions, qui
seules relient les signes à leurs objets, et qui
requiert pour son usage des compétences particulières,
dont la faculté de se représenter, d'animer
ce qui n'est que des traces graphiques; le film, en comparaison,
est beaucoup plus concret, mettant en scène des images,
des icônes, dont la relation de ressemblance avec
leur objet, qui en est le fondement, en facilite l'identification
et la manipulation. Ce qui se construit lentement, dans
l'un, à force d'additions, se donne de façon
immédiate dans l'autre. Si ce dernier mode s'impose
par sa rapidité, son efficacité, et d'aucuns
diront qu'il est pour cette raison supérieur au roman[23],
il finit par pécher par excès de réalité.
Car il n'est plus possible de cacher, à moins bien
entendu de ne pas montrer. Mais que serait un double qu'on
ne verrait pas? Que serait une ressemblance qui n'apparaîtrait
pas à l'écran? Comment affaiblir ce qui n'existe
qu'en vertu d'une méprise, subrepticement reproduite?
IV) En désespoir de cause
Après ce qui vient d'être dit, comment Fassbinder
a-t-il réussi à adapter La méprise
de Nabokov? Comment a-t-il fait pour faire voyager vers
la lumière (eine reise ins licht, dit le titre du
film) cette intrigue pourtant tellement spécifique
à son mode de représentation? Qu'a-t-il fait
avec ce double qui n'en est pas un? La réponse est
simple: tout simplement en ne le faisant pas ressembler
à Hermann, l'original. Fassbinder n'a pas essayé
de maintenir, pour son spectateur, l'illusion du double,
de la gémellité. Quand Hermann découvre
Félix, cela ne se passe plus sur un coteau, mais
dans le labyrinthe d'une fête foraine, un dédale
de miroirs, et ce qu'il aperçoit n'est pas ce que
le spectateur voit. Il découvre son double et on
le voit s'illusionner. Les deux hommes ne se ressemblent
pas du tout: ils n'ont pas la même taille, la même
forme du visage, des oreilles, des sourcils et du nez, même
leur chevelure est différente. Il n'y a que Hermann
pour se tromper à ce point, la méprise est
totale. Le trompe-l'œil n'est donc pas traduit, il
est abandonné et remplacé par une logique
de l'absurdité, que le roman ne gagnait véritablement
qu'à sa toute fin. Cela tient au fait que, tandis
qu'avec le roman, le lecteur en savait moins que le narrateur
sur le compte du double, avec le film, le spectateur en
sait plus, reconnaissant au moment même où
Hermann le découvre, que Félix ne ressemble
à personne.
Le film est, par ailleurs, d'une étrange "fidélité"
au texte du roman. Tout s'y trouve, sauf l'illusion partagée.
La plupart des scènes ont été adaptées,
les comportements sont respectés, l'aveuglement de
Hermann pour toutes choses, y compris l'adultère
de sa femme, le badinage d'Ardalion, la sottise de Lydia,
la lourdeur de Félix. Les épisodes de dissociation
ont été, quant à eux, développés;
ils prennent même une importance capitale. Mais cela
se comprend, ils voient beaucoup mieux qu'ils ne se décrivent.
Fassbinder, en fait, n'a pas cherché à reproduire
ce procédé; il a décidé de faire
autre chose, de réécrire ou encore de relire
un texte, de la sorte, devenu autre. Une réécriture,
un peu comme l'appelle Marie-Claire Ropars-Wuilleumier.
Parlant du paradoxe entre film et texte, cinéma et
littérature, elle dit de l'œuvre filmique qu'elle
ne peut se développer que dans l'altération
d'un texte devenu double - identique à soi et pourtant
différent. Cette aptitude à la différence
spécifie l'intervention du cinéma dans l'espace
littéraire: soumettant l'œuvre à l'exigence
d'un autre langage, elle fait entendre en l'œuvre l'autre
du langage, qui l'affecte à son tour. La réécriture
cinématographique détient ce pouvoir contraire
de lire en écrivant, commenter en modifiant, dévoiler
en masquant - et détruire sa propre originalité
en réfutant l'unicité de l'origine[24].
Despair de Fassbinder est une telle réécriture,
bien que le film ne dévoile pas en masquant, tout
au contraire. Une curiosité littéraire, un
Meurtre de Roger Ackroïd sans enquête, a été
transformée en un film d'art, et qui plus est, en
une allégorie politique. Le film ne souffre pas de
ne pouvoir reproduire le procédé principal
du roman, de prendre pour ainsi dire le prétexte
du roman à l'envers, montrant la dérive perceptuelle
de Hermann dans toute sa splendeur; non, l'illusion est
remplacée par une rhétorique de l'ambiguïté,
une construction narrative fondée sur la fragmentation,
l'émiettement d'une cohérence, de plus en
plus ténue, à l'image du protagoniste principal.
Le film respecte la plupart des moments du roman, mais il
ne les lie pas ensemble, il les donne en pièces détachées,
limitant les jonctions temporelles à leur plus faible
expression, dissociant les actions, leur refusant toute
cohésion. Il mêle aussi scènes fantasmées
et réelles, qui rompent la stricte linéarité
du temps. Quand Hermann tue Félix, dans le bois,
entre le moment où la balle pénètre
et le corps tombe, le film enchaîne sur une suite
idéale et fantasmée d'événements,
l'arrivée de la police à l'appartement, les
réactions de Lydia, les funérailles, la remise
du chèque de l'assurance, la rencontre de la veuve
Hermann et de Félix. Tout se passe à merveille,
comme dans un film, malheureusement contredit par la suite
des événements.
Les événements se suivent, mais l'arbitraire
semble régner, leur succession n'étant assurée
par aucun système de datation ou de références
déictiques ou cotextuelles explicites. Le résultat
est un film décousu, à la limite incompréhensible
à qui n'a pas d'abord lu le roman. C'est en cela
que le film est une réécriture, un commentaire
sur le roman. Le film ne se comprend pas seul, il ne se
saisit véritablement que dans sa relation au roman,
palimpseste nécessaire. Les actions y trouvent leur
justification, l'intrigue, sa pleine expression. L'un n'essaie
pas de faire comme si l'autre n'existait pas, au contraire
il en appelle la présence, comme un double qui ne
se ressemble plus et dont les différences ne sont
telles que parce qu'elles continuent d'interpeller l'original[25].
Son visionnement s'impose donc comme une opération
complexe, à la fois reconstitution, mais aussi rappel,
travail à la fois sur la présence et l'absence.
Mémoire de ce qui a été modifié.
La scène de la découverte de Félix
est ainsi déportée. Elle ne survient pas au
début, comme elle le fait dans le roman, mais beaucoup
plus tard, après la tentative ratée de fusion
entre deux fabriques de chocolat. Comme il ne s'agit pas
de faire croire à une illusion, mais au contraire
de convaincre de la décompensation complète
du personnage, sa déraison, dont l'invention du double
est le symptôme par excellence, elle peut être
déplacée[26]. Elle survient en contexte, ce
que le roman justement ne voulait pas faire, affirmant la
présence du double avant toute dégradation.
L'enchaînement dans le film est, à vrai dire,
beaucoup plus implacable: le dédoublement survient
après les dissociations et la fusion ratée.
Si l'apparition du double est recontextualisée,
le récit qu'écrit Hermann et que nous lisions
a quant à lui totalement disparu. Il n'apprend pas
non plus son erreur en lisant le journal, mais en discutant
avec le médecin. L'effet d'une telle annonce n'est
pas aussi dévastateur que dans le roman, car la rupture
qu'elle entraîne ne concerne que le chocolatier seul,
la nôtre ayant eu lieu il y a déjà longtemps,
à la fête foraine. Mais cette disparition de
l'écrit ne réduit pas la charge réflexive
de Despair. Celle-ci est réintroduite, sous une autre
forme. Les commentaires sur l'écriture et les talents
de l'auteur, les nombreuses ruptures ont été
remplacés par un savant jeu de miroirs et de verres
de toutes sortes, un labyrinthe tout aussi réflexif
au cinéma que l'étaient les digressions littéraires
de Hermann. L'appartement du couple à Berlin est
un modèle du genre. Portes vitrées, faites
de verre dépoli, dessiné art-déco,
miroirs et autres surfaces réfléchissantes
répercutent, inversent, fragmentent la figure de
Hermann. C'est dans ce cadre, d'ailleurs que ses épisodes
de dissociation se multiplient. Les prises de vue travaillent
ces surfaces comme des instruments de distanciation. Les
acteurs sont filmés à travers le verre, poli
et dépoli. Ils se parlent à travers ses vitres,
se regardent et s'observent. Dans un plan, Lydia nue se
profile derrière le dessin sur verre dépoli
d'une femme nue. Leurs formes se mêlent, le dessin
l'emportant même sur la chair.
Les champs sont à ce point perturbés, les
perspectives tronquées, redoublées, segmentées,
qu'il est difficile d'identifier les dimensions exactes
de l'appartement. Cette omniprésence du verre ne
s'arrête pas à l'appartement, la fabrique de
chocolat aussi en est pleine. La secrétaire doit
travailler dans une sorte de cage de verre, sise en plein
milieu du bureau et ouverte à l'usine comme s'il
s'agissait d'un aquarium. Et Félix est découvert
dans un labyrinthe, qui s'impose bel et bien, à ce
moment-là, comme une extériorisation de l'état
d'esprit du héros[27], un dédale où
toutes les voies mènent à soi. Si l'écran
de la salle de cinéma est une surface réfléchissante,
et encore l'image ainsi produite, le reflet d'un réel,
Despair de Fassbinder en répercute, presqu'à
l'infini, le procès, tout n'y étant que surface
réfléchissante et réfléchie.
Le narcissisme du film ne s'arrête pas là.
L'auto-référentialité déborde
du simple jeu des miroirs que le héros finit par
détester, pour s'étendre au cinéma
lui-même, présent dans de multiples mises en
abyme. Hermann se rend ainsi au cinéma où
il assiste à un film où des frères
jumeaux se livrent une guerre sans merci. L'un tue l'autre
et tente de s'enfuir en empruntant son identité.
Le plan rate et le second meurt à son tour. C'est
la mise en abyme par excellence, qui fournira à Hermann
l'idée pour son crime parfait et au spectateur la
sanction ultime. Plus tard, en se rendant à sa fabrique,
Hermann reconnaît en l'un de ses employés l'acteur
du film. Quand il le remarque une seconde fois, il le félicite:
« Bravo! Votre performance est encore remarquable.
» De la même façon, lors des épisodes
de dissociation à l'appartement, tout en séduisant
sa femme, Hermann reste assis dans le salon à se
regarder faire, comme le spectateur à un film. Et
quand il tente de convaincre Félix de participer
à sa petite mascarade, il lui explique qu'il est
un acteur à la recherche d'une doublure. Et, à
la toute fin, lorsqu'il se fait embarquer par les policiers
qui l'ont finalement retracé, il ne peut s'empêcher,
tout comme dans le roman, de se mettre dans la peau d'un
acteur qui répéterait son rôle. La réalité
étant insupportable, il se projette dans une nouvelle
fiction[28].
Mais, l'opération peut-être la plus osée
de l'adaptation de Fassbinder, osée parce que sévèrement
critiquée par certains nabokoviens, concerne la politisation
du récit. Le roman a été écrit,
dans sa version russe, en 1932 et traduit en anglais, par
l'auteur, en 1936. Il s'agit donc d'un récit qui
précède la seconde guerre mondiale et les
excès bien documentés du nazisme. Hermann
dénigre bien un système politique mais, comme
toujours avec Nabokov, c'est du communisme qu'il s'agit.
L'auteur n'a pas anticipé ce qui se passerait bientôt
en Allemagne et il n'a pas associé la désintégration
de son narrateur, sa folie, et l'hégémonie
du nazisme. Fassbinder, quant à lui, n'hésite
pas à le faire et son film est une allégorie
politique[29]. Il a le temps avec lui et ce regard qu'il
jette sur les années trente est informé de
tout ce qui s'en est suivi. Les différents moments
de l'intrigue, dans la première partie du film surtout,
sont ainsi ponctués de signes nazis. Ceux-ci vont
d'une croix gammée à l'arrière d'une
toile d'Ardalion, ou encore d'une affiche représentant
Hindenburg et Hitler et où se lisent les mots «
Kämpfen mit uns für Frieden und Gleichberechtigung
» (Combattez avec nous pour la paix et l'égalité),
au gérant de la fabrique de chocolat qui commence
à venir au travail en costume nazi, et à la
présence grandissante d'individus en uniforme, les
uns tentant de briser les vitres d'une boucherie vraisemblablement
juive, les autres marchant ou commandant de la bière
sur une terrasse. Il y en a même un qui porte une
petite moustache taillée.
Comme une présence inéluctable, diffuse d'abord,
puis de plus en plus concrète avant de redisparaître,
en quelque sorte refoulée ou, si l'on veut, réfractée
sur l'ensemble du film, le nazisme s'impose au fur et à
mesure que le plan de Hermann est défini et que les
modalités de sa réalisation se précisent.
Quand il a enfin décidé ce qu'il allait faire,
quand il envoie à Félix la lettre qui l'invite
à le rejoindre, et que la roue s'est mise en marche,
le nazisme n'est plus seulement une possibilité,
une discussion politique, mais une présence bien
réelle. L'équivalence est établie entre
l'individu et le mouvement, les deux suivant le même
cours. Celui du meurtre, de l'anéantissement de soi
dans la perte de l'autre.
Conclusion
En ce sens, la réécriture filmique des textes
littéraires incite moins à comparer deux modes
sémiotiques différents qu'à reconnaître
une sémiotisation de l'écriture, selon laquelle
la multiplicité des matériaux induits par
le cinéma, loin de multiplier les possibilités
du langage, ferait entendre le retrait de la représentation
jusque dans l'exercice de la langue.
M.-C. ROPARS-WUILLEUMIER[30]
Au savoir sans voir du roman, mais aussi au savoir en voyant
du cinéma, Fassbinder a préféré
un plus ambigu voir sans trop comprendre, à moins
bien sûr de savoir avant de voir, qui convie les deux
premiers à une confrontation. Les images ne disent
pas tout, et il leur en fait dire moins, leur laissant l'odieux
d'une similitude qui échappe au regard. Le film tout
comme le roman disent bien que la ressemblance n'est nulle
part ailleurs que dans l'œil du regardant. La vérité
de Hermann lui est propre, elle n'est pas juste, mais elle
est sienne; or, tandis qu'on pouvait la partager, à
la lecture du roman, le temps d'un trompe-l'œil; elle
nous est, à la spectature, irrémédiablement
étrangère. La distance, qui s'installe dès
les premières images, inscrit une toute autre histoire
que ce que la fausse complicité du récit permettait.
Une histoire beaucoup plus sordide, où l'aliénation
du héros n'a d'égale que celle du spectateur,
contraint de voir à l'œil nu et immédiatement,
ce que le roman parvenait à cacher. L'absence. Celle
que la solitude entraîne, que la folie exacerbe, et
que le suicide, déguisé en meurtre de soi,
complète.
Le Fassbinder, en tant que réécriture du
Nabokov, est une sorte de Félix pour les Hermann
que nous sommes. C'est un double qui n'en est pas vraiment
un. Nous croyons le reconnaître, voir en lui celui
que nous connaissions, mais il est tout autre. Il ne joue
pas au voir de la même façon. Les événements
se ressemblent, l'histoire paraît être la même,
mais ils ne disent pas la même chose. Il y a eu des
pertes, dont celle justement du double, qui ne pouvait se
donner à voir sans perdre irrémédiablement
son statut, mais aussi des gains, comme tous ces miroirs
dont le tain a profité grandement de leur mise en
image. Il y a eu surtout une réécriture, qui
a permis que la répétition du même soit
invention de l'autre.
Bertrand Gervais
Figura
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[1] Ce texte a paru, sous le titre de "Torsions, distorsions.
Ou comment adapter une méprise de lecture",
dans La transécriture. Pour une théorie de
l'adaptation, Benoît Peters et André Gaudreault,
éds., Québec, éditions Nota Bene, Angoulême,
Centre nationale de la bande dessinée et de l'image,
1998, p.107-130.
[2] Le texte français utilisé est celui disponible
chez Gallimard, en Folio, dans l'édition 1991 révisée
et augmentée de la traduction de 1939 (traduit de
l'anglais par Marcel Stora, avec des compléments
de texte traduits par Gilles Barbedette. Le roman avait
été publié en russe, sous le titre
d'Otchayanié, en 1936; une traduction anglaise avait
été faite par l'auteur lui-même, en
1936, sous le titre de Despair; elle a été
rééditée, dans une version corrigée,
en 1965.
[3] Bruce Morrissette, Novel and Film. Essays in Two Genres,
Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 1985,
p. 28.
[4] Claude Bremond, « Le message narratif »,
Communications, no 4, 1964, p. 4. Je souligne.
[5] Ce point de vue est développé dans B.
Gervais, À l'écoute de la lecture, Montréal,
VLB éditeur, 1993.
[6] La présence des papillons et des échecs
est bien connue. Celle des spectres a été
documentée par W.W. Rowe dans Nabokov's Spectral
Dimension (Ann Arbor, Ardis, 1981).
[7]Le scénario fut publié, longtemps après,
en 1974 chez McGraw-Hill. Comme l'explique Alfred Appel
jr, dans son très complet survol des liens au cinéma
et à la culture populaire dans l'œuvre de Nabokov,
la version publiée n'est pas une réplique
exacte du scénario finalement remis à Kubrick,
mais un état ultérieur, où d'autres
modifications ont été apportées, des
scènes réarrangées ou encore délaissées
(Nabokov's Dark Cinema, New York, Oxford University Press,
1974, p.231). Richard Corliss, dans Lolita (Londres, BFI
Publishing, 1994), signale que le roman a connu d'autres
adaptations, dont une comédie musicale, style Broadway,
et une pièce de théâtre, mise en scène
par Edward Albee.
[8] Ibid., p.229.
[9] Les principaux rôles étaient tenus par
Nicol Williamson, Anna Karina et Jean-Claude Drouot. La
réception fut mauvaise, si on en juge les comptes-rendus
publiés à sa sortie, entre autres, dans L'Express,
Le Nouvel Observateur et Télérama. Pour résumer
rapidement l'intrigue, un richissime bourgeois tombe amoureux
d'une jeune et très jolie fille, divorce, devient
aveugle suite à un accident et doit subir la perfidie
de sa maîtresse qui le trompe avec un de ses amis.
[10] Comme l'indique Nabokov lui-même dans sa préface
à La méprise, les deux personnages sont proches
l'un de l'autre: « Hermann et Humbert sont identiques
comme deux dragons peints par le même artiste à
différentes périodes de sa vie peuvent se
ressembler. Tous deux sont des vauriens névrosés;
cependant il existe une verte allée du Paradis où
Humbert a le droit de se promener à la nuit tombée
une fois dans l'année; mais l'Enfer ne mettra jamais
Hermann en liberté surveillée. » (p.16)
[11] Nabokov, Vladimir, Despair, roman paru en russe en
1936 et trad. en anglais par l’auteur, une première
fois en 1937 et une seconde fois en 1966, Coll. «Fiction
/Literature», New York, Vintage International, Vintage
Books, A Division of Random House,1989, Inc. p. 15) «
Cet homme, surtout quand il dormait, quand ses traits étaient
immobiles, me montrait ma propre face, mon masque, l'image
parfaitement pure de mon cadavre... je me sers de ce terme
uniquement parce que je désire exprimer avec une
extrême clarté.. exprimer quoi? Eh bien, cela:
que nous avions des traits identiques, et que, à
l'état de repos absolu, cette ressemblance était
remarquablement évidente, et qu'est-ce que la mort,
sinon un visage en paix... sa perfection artistique? »
(NABOKOV, Vladimir, 2001, La méprise, traduit de
l’anglais par Marcel Stora, Coll. « Folio »,
Paris, Gallimard, p. 33)
[12] Nabokov, Vladimir, Despair, roman paru en russe en
1936 et trad. en anglais par l’auteur, une première
fois en 1937 et une seconde fois en 1966, Coll. «Fiction
/Literature», New York, Vintage International, Vintage
Books, A Division of Random House,1989, Inc. p. 171-172.
« Il existe des moments mystérieux, et celui-là
en était un. [...] En cet instant où tous
les caractères nécessaires étaient
fixés et figés, notre ressemblance était
telle que je ne sus réellement pas qui avait été
tué, moi ou lui. » (NABOKOV, Vladimir, 2001,
La méprise, traduit de l’anglais par Marcel
Stora, Coll. « Folio », Paris, Gallimard, p.206.)
[13] Nabokov, Vladimir, Despair, roman paru en russe en
1936 et trad. en anglais par l’auteur, une première
fois en 1937 et une seconde fois en 1966, Coll. «Fiction
/Literature», New York, Vintage International, Vintage
Books, A Division of Random House,1989, Inc. p. 212. «
Français! Ceci est une répétition.
Retenez ces policiers. Un célèbre acteur va
sortir dans un instant de cette maison. C'est un monstrueux
criminel mais il doit pouvoir s'échapper. On vous
demande de les empêcher de lui mettre la main au collet.
Cela fait partie de l'intrigue. » (NABOKOV, Vladimir,
2001, La méprise, traduit de l’anglais par
Marcel Stora, Coll. « Folio », Paris, Gallimard,
p.252)
[14] Umberto Eco a bien montré quelles étaient
les principales composantes de cette coopération
interprétative (Lector in fabula, Paris, Grasset,
1985).
[15] P.3 v.a. « Si je n'étais parfaitement
sûr de mon talent d'écrivain et de ma merveilleuse
habileté à exprimer les idées avec
une grâce et une vivacité suprêmes...
Ainsi, plus ou moins, avais-je pensé commencer mon
récit. Plus loin, j'aurais attiré l'attention
du lecteur sur le fait que, si je n'avais eu en moi ce talent,
cette habileté, etc. non seulement je me serais abstenu
de décrire certains événements récents,
mais encore il n'y aurait rien eu à décrire
car, gentil lecteur, rien du tout ne serait arrivé.
» (p.19)
[16] La notion de pouvoir d'authentification est utilisée
par Lubomir Dolezel (« Truth and Authenticity In Narrative
», Poetics Today, vol 1 no 3, printemps 1980, p. 7-25).
Pour Dolezel, un narrateur à la première personne
(ich-form narrator) doit d'abord gagner ce pouvoir. Mais
cela est relatif. S'il est vrai qu'il doit justifier une
part de son savoir, un narrateur à la première
personne possède, dès le départ, du
fait même de son statut de narrateur, une charge d'authentification.
Sans lui, il n'y aurait pas de récit, c'est la base
de son pouvoir.
[17] L'expression vient de Richard St-Gelais, qui l'emploie
comme titre à son essai sur la lecture (Montréal,
Hurtubise/HMH, coll. Brèches, 1994).
[18] Pierre Ouellet, Voir et savoir. La perception des
univers du discours, Candiac, Les éditions Balzac,
1992, p. 296.
[19] François Jost, L'œil-caméra. Entre
film et roman, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1987,
p.19.
[20] J'emploie le terme un peu comme l'a défini
Martin Lefebvre dans « De la reprise à la figure:
intertextualité et culture filmique » (RS/SI,
vol. 11, nos 2-3, 1991, p. 103-130).
[21] Claude Ollier explique ainsi: « ce que certains
nomment "description" au cinéma est même
l'opposé d'une description: les signes, les suggestions,
et le sens ne fonctionnent pas du tout de la même
façon » (« Réponse », Premier
plan, no 18, p. 26; cité dans Morrissette, Novel
and Film, op. cit., p. 22).
[22] La description permet de bien faire comprendre qu'il
y a, dans un récit, au moins deux niveaux, qui se
démarquent du fait de leur capacité à
être adapté. Le premier est le niveau narratif,
celui que la narratologie et la sémiotique narrative
et discursive nous ont habitués à étudier,
celui des grandes structures narratives, des formes de la
mise en intrigue, de l'organisation globale des récits.
Les actions y sont des fonctions, voire des programmes narratifs
ou les éléments d'une superstructure; les
personnages, des actants; les objets, des accessoires; les
lieux, des cadres. Tous ne sont définis que dans
leur relation au récit et à sa cohérence.
Or, ce niveau n'est pas spécifique à un médium
quelconque, mais les traverse et peut être actualisé
dans chacun d'entre eux. C'est sur la base de ce niveau
que l'adaptation se pense et se pratique. Il est entendu
que des aménagements doivent être opérés,
mais ceux-ci ne sont perçus que comme autant de variations
sur un même thème. Les points de vues sont
traduits en prises de vue; les pensées donnent lieu
à une expression visuelle; les dire sont plus ou
moins reproduits tel quel. Le second niveau peut être
désigné comme endo-narratif. C'est le second
point d'ancrage de tout élément d'un récit.
Une action n'existe pas seulement en tant que fonction,
dans une structure, unité abstraite liée à
une position et remplissant un rôle dans une structure,
mais elle existe aussi en tant qu'entité, objet de
représentation, en tant qu'action. Elle doit être
rendue manifeste, en fonction des modes de représentation
en jeu. C'est à ce niveau que les correspondances
ne sont plus possibles, que les rapports entre les deux
modes de représentation deviennent métaphoriques.
La description s'inscrit manifestement à ce niveau.
[23] C'est l'opinion justement de Mitry, pour qui ces caractéristiques
du cinéma le rendent supérieur au roman: «
Un roman se pense ou s'imagine. Un film, au contraire, ne
se pense pas, il se perçoit. Par la représentation
objective des choses, l'image possède un pouvoir
libérateur que ne possède point le mot. Elle
nous délivre du réel en nous l'offrant ou,
du moins, nous délivre du soin de l'imaginer en nous
priant toutefois de lui découvrir un sens. S'il ne
se pense pas, le film donne à penser. (...) L'important
est ceci: que le film parlant peut réunir tous les
avantages de l'expression littéraire -c'est-à-dire
romanesque- en passant constamment d'un mode verbal à
un mode visuel, d'une description à une suggestion,
d'une chose dite à une chose vue, d'une action à
une réflexion. » (La sémiologie en question,
Paris, Éditions du Cerf, 1987, p. 174). Mais doit-on
croire que cette lenteur du roman, le fait qu'il demande
à son lecteur de tout restructurer mentalement, d'imaginer
scènes et actions, quand le cinéma les lui
offre de façon immédiate, soit un désavantage
à ce point marquant? Oui, l'image nous dit instantanément
ce qui prendrait dix, vingt lignes, voire un roman entier
pour établir. Le fait, par exemple, que le double
n'est pas un double. Mais ne vaut-il pas mieux justement,
quelquefois, prendre tout ce temps?
[24] Marie-Claire Ropars-Wuilleumier, « Sur la réécriture
», Écraniques. Le film du texte, Lille, Presses
Universitaires de Lille, 1990, p.170.
[25] Thomas Elsaesser parle aussi de cette dépendance
du film sur le roman, dans « Murder, Merger, Suicide:
The Politics of Despair », in Fassbinder, Tony Rayns,
éd., Londres, British Film Institute, 1980, p. 37-53.
Selon lui, le problème de Hermann, dans le film,
se réduit à un seul mot: l'impotence. Une
impotence d'abord sexuelle, exprimée par les nombreuses
scènes de dissociation, et encore sa naïveté
face aux infidélités de sa femme; mais encore
économique et politique. Le titre de l'essai fait
référence à un jeu de mot présent
à deux reprises dans le film, et absent du roman,
où meurtre et fusion d'entreprises, « murder
» et « merger », sont confondus. Le film
ajoute aussi une référence à un autre
roman de Nabokov, modifiant le nom du héros, le faisant
passer de Hermann Karlovich, à Hermann Hermann, qui
n'est pas sans rappeler le Humbert Humbert de Lolita.
[26] Un peu comme avait été déplacé
le meurtre de Quilty, dans l'adaptation de Lolita, où
il ouvrait le film au lieu de clore le livre. Et là
encore, il s'agissait de masquer quelque chose, non pas
l'inévitabilité de la dissimilitude du double,
mais tout simplement un sujet un peu trop osé. Le
meurtre inscrit le film dans le genre policier, ce qui détourne
l'attention du spectateur, de la quête de la nymphette
à l'enquête sur le crime.
[27] C'est l'hypothèse de Edward M.W. Platter, dans
« The Externalization of the Protagonist's Mind in
Fassbinder's Despair », Film Criticism, vol 11, no
3, pp. 29-43.
[28] Peter Ruppert, dans son excellent article sur les
formes de réflexivité du film, décrit
aussi cette liste de mises en abyme. Elles tendent selon
lui à forcer le spectateur à adopter une attitude
critique non seulement vis à vis ce film, mais tout
film en général et leurs relation avec la
réalité (« Fassbinder's Despair: Hermann
Hermann Through the Looking-Glass », Post-Script,
vol 3, no 3, pp. 48-64).
[29] Edward M.V. Plater en fait la démonstration
dans « Fassbinder's Despair: A Political Allegory
», Literature/Film Quaterly, vol 13, no 4, p. 222-233.
[30] M.-C. Ropars-Wuilleumier, « Réécriture
filmique et dissimulation picturale », RS/SI, vol.11,
nos 2-3, 1991, p. 44.
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